mardi 19 janvier 2010

Chapitre vingt-et-un


Histoire de l’art

L'enfant acquiert aisément une deuxième et troisième langue lorsqu'il est immergé dans un bain linguistique. Tal et Naïm furent bilingues dès leur petite enfance. De plus, ils eurent le privilège d'apprendre l'allemand et l'anglais à l'école privée. Après une dizaine d'années infructueuses à vouloir inculquer la langue de Goethe à des francophones peu motivés, Ewel était convaincue que l'immersion constituait le seul salut pour l'apprentissage des langues modernes. Elle regretta que sa licence universitaire ne l'autorisât qu'à enseigner l'allemand ou l'anglais. Un beau jour, elle prit sa résolution: elle retournerait à l'université pour y acquérir un savoir supplémentaire. Elle s'en alla trouver le directeur de son lycée.
- Vous pouvez entreprendre une formation continue à titre individuel - lui suggéra-t-il.
- Pourquoi pas! Mais dans quelle discipline? Vous avez besoin de géographes?
- Non, il y en a plus qu’assez. En revanche, on pourrait avoir besoin d’enseignants d’histoire.

Ewel avait particulièrement apprécié cette matière au lycée. C'était précisément dans le cadre d’une option forte en histoire qu'elle avait réalisé le travail de recherche à l’origine de son intérêt pour le Proche Orient et de son départ en Israël. De plus, depuis son enfance, les biographies des générations précédant la sienne l’avaient captivée comme des romans vivants. Toutefois, la perspective d’étudier les batailles successives que les humains s’étaient livrées ne l’enchantait guère.
- Vous ne pouvez pas me proposer autre chose ! s’écria-t-elle.
- Comme la nouvelle maturité exige de l'histoire de l'art, j’aurais éventuellement besoin d’un enseignant dans cette branche.
- L’histoire de l'art, ça c’est une idée!
Ewel jubilait intérieurement, elle s’était toujours intéressée à l’art, dans sa bibliothèque dormaient des ouvrages comme le fameux Gombrich ou de nombreuses monographies d’artistes. Tous ces livres n’attendaient que le moment propice pour être étudiés, moment qu’elle repoussait d’année en année avec des excuses misérables.

En octobre 1999, alors que Tal venait de commencer l'école bilingue, Ewel reprit le chemin de l’université avec le même enthousiasme, la même ardeur que lorsqu’elle commença l’école trente ans plus tôt. Les trois années d’études qui suivirent se révélèrent un jeu d’enfant pour elle: elle se connaissait bien, avait connaissance des techniques d’apprentissage et rencontrait les professeurs comme des pairs et non plus comme des instances toutes-puissantes. La vie était décidément mal faite : pour être un bon étudiant, il aurait fallu d’abord être enseignant. Les failles du système universitaire, qui ignorait purement et simplement toutes les découvertes de la pédagogie, lui sautèrent aux yeux. Certains professeurs, par exemple, avaient la fâcheuse tendance à compliquer des matières à priori simples, à utiliser un jargon incompréhensible, élitiste. Ses observations l'amusèrent ou l'irritèrent selon les jours. Ewel dut également reconnaître ses propres failles, sa culture générale lacunaire, ses connaissances bibliques très insuffisantes. Alors qu’elle avait eu l’occasion de se familiariser avec quelques chapitres de l’Ancien Testament pendant ses études de lettres et d'hébreu biblique, pendant son séjour en Israël et pendant sa tentative de conversion au judaïsme, elle ne connaissait rien du Nouveau Testament et dut se mettre sérieusement au travail. Comme les analphabètes du Moyen Age, elle apprit les épisodes des Evangiles et les hagiographies des protagonistes chrétiens grâce aux images.

Certaines iconographies l’inspirèrent comme archétypes du destin humain, d’autres la révulsèrent par leur cruauté et leurs aspects scatologiques, d’autres encore, la placèrent devant un point d’interrogation. La parabole du fils prodigue représentait par exemple un tel problème. Ewel avait beau apprécier les tableaux de Rembrandt, du Guerchin et d'autres, elle ne parvenait pas à saisir le sens du sujet : pourquoi un père faisait une telle fête au retour de son fils "raté" qui avait dilapidé toute sa fortune et couru les prostituées? Elle connaissait l’idée chrétienne du pardon, mais elle trouvait le geste du père excessif. Il aurait pu accueillir son fils en toute simplicité, sans ce festin qui suscita jalousie et rancœur chez le deuxième fils, un fils modèle. Plus tard, Ewel repenserait au père dont elle s'était moqué. Plus tard, elle comprendrait sa joie: elle aussi aurait souhaité pouvoir organiser une fête grandiose pour le retour de son fils perdu. Mais contrairement au fils prodigue, Tal ne reviendrait jamais plus.



Pendant les trois années que durèrent ses études, Ewel fut moins disponible pour ses deux enfants. Pour la première et la seule fois de leur vie, il lui arriva de les envoyer en camp de ski à Pâques afin de préparer ses examens universitaires. Ils n’apprécièrent pas cette vie en communauté à cause de la promiscuité et de la confrontation avec des enfants parfois agressifs et grossiers. Ewel considéra au contraire cette expérience avec des enfants issus d'un milieu socio-économique moins privilégié qu'eux comme positive.

Pendant toute la durée de ses études, elle tenta de préserver un cadre de vie familial chaleureux et régulier : les repas du soir pris en commun restaient une priorité, les fins de semaine alternaient désormais entre les loisirs et les moments studieux. Ewel était persuadée que son effort constituait un exemple pour ses garçons, si bien qu'un jour, Tal lui répéta qu’il avait l’impression d’avoir plus appris au sein de sa famille qu’à l’école.

Comme pour le camp de ski, ce fut surtout l’organisation des vacances familiales que les changements affectèrent. Ainsi, à la place de congés oisifs, ils entreprirent des voyages culturels, comme le tour de Suisse par exemple. Les hauts lieux de l’histoire de l’art du pays constituèrent le but avoué de ce périple: le couvent Saint-Jean de Müstair, l'église Saint-Martin de Zillis, le musée d’art de Lichtenstein, la bibliothèque et l’église de Saint-Gall, la fondation Beyeler à Bâle etc. Pour faire passer la pilule amère à leurs enfants, les parents durent sans cesse alterner les visites avec des moments de détente et de plaisirs : piscines thermales, parcs d’attraction, marches et pique-niques en montagne, etc. Alors que Tal éprouvait un réel plaisir à découvrir les monstres du plafond de Saint-Martin, les volumes et manuscrits de la bibliothèque baroque de Saint-Gall, Naïm protesta de plus en plus contre ce régime culturel intensif. Plus tard, il déclarerait haut et fort qu’il ne poserait plus jamais son pied dans une église. Le voyage, qui mena Ewel et ses deux garçons à Turin au printemps de l’année suivante, se solda par un retour précipité en Suisse, Naïm ne supportant plus les longues marches en ville et les visites successives sur les traces de l’architecte baroque Guarino Guarini. Ewel ne pouvait que soupirer face à l’entêtement de son cadet, et savoura d’autant plus l’attitude positive de Tal. Les difficultés rencontrées lors de la petite enfance de son aîné semblaient oubliées si bien qu'Ewel se sentait récompensée par cet adolescent à l’esprit exceptionnellement ouvert et curieux de tout.

A la fin de ses études, Ewel planifia un voyage incontournable pour la future historienne de l’art qu’elle allait devenir : Florence. Face à l’obstination de Naïm, elle ne proposa qu’à Tal de l’accompagner. L'adolescent se déclara enthousiaste. Ils empruntèrent un train couchettes afin d'économiser une nuit d’hôtel et de gagner une journée de découvertes. Ewel avait réservé les entrées au Musée des Offices et dans différents palais de la ville à l’avance sur internet, ce qui leur épargna les longues files d’attente. Dans le Baptistère, ils se couchèrent par terre pour admirer la magnifique coupole en mosaïques byzantines. Après ce moment de repos, elle expliqua à son fils le rôle joué par l’antipape enterré dans le tombeau en marbre polychrome de Donatello. Pour éviter la file humaine menant au fameux dôme de Brunelleschi, ils se levèrent le lendemain de bonne heure : ainsi, ils furent les premiers et pratiquement les seuls touristes à dominer la ville qui s’étendait à leurs pieds. Aux côtés d'une copie contemporaine de la tête du David de Michelange, Ewel réalisa un portrait photographique de Tal et fut frappée de la ressemblance physique entre son fils adolescent et le magnifique éphèbe du célèbre sculpteur. Le visage de Tal présentait effectivement des traits d’une parfaite et harmonieuse symétrie, son profil était d'une grande régularité : un physique d’ange, mais un caractère bien trempé, pensa Ewel.



La découverte du berceau de la Renaissance fut parfaite jusqu’à ce qu'éclatât une stupide dispute. Au troisième jour, Ewel proposa à Tal de se rendre à Pise. Les trains partant une fois par heure, pour ne pas perdre de temps, elle accéléra le pas pour acheter deux aller-retour valables pour la prochaine correspondance. Soudain, elle s'arrêta dans sa course effrénée et sursauta : Tal avait cessé de la suivre. Découragé par les décisions intempestives et peu démocratiques de sa mère, il avait soudain décidé d’avancer à son propre rythme, de flâner. Ewel fut contrainte de revenir sur ses pas et de le chercher dans l'imposant hall de gare. Elle finit par le découvrir devant un panneau d’affichage lumineux. Sous l’avalanche des reproches de sa mère - ils avaient évidemment manqué le train de onze heures -, Tal rebroussa chemin et fit mine de vouloir quitter les lieux. Ewel le retint et le somma de l’accompagner au guichet pour se procurer les billets pour le prochain train, une heure plus tard. Persuadée que son fils la suivait à présent, elle ne s’aperçut qu’au moment d’effectuer les réservations que Tal n'était plus là. Comme lors de sa Bar Mitzvah, ce comportement de fuite progressait au cours de son adolescence. Chaque fois qu’une situation ou des personnes l’agaçaient, au lieu de manifester son mécontentement, d’exprimer son désaccord, il s'en irait. Tel était Tal!

A Florence, dans cette ville étrangère, Ewel prit la décision de retourner à leur hôtel, persuadée que son fils y réapparaîtrait tôt ou tard. Or, elle attendit vainement, Tal ne semblant pas pressé de vouloir la rejoindre. Au bout d'une heure environ, pour calmer son impatience, elle informa le réceptionniste qu’elle allait faire un tour et se rendit dans le couvent de San Marco dans le but d'admirer les fresques de Fra Angelico. Bien que le lieu se prêta à la méditation, elle n’arriva pas à trouver le calme nécessaire pour apprécier pleinement les magnifiques scènes bibliques que le peintre avait réalisées dans les minuscules cellules des moines. Lorsqu’elle gagna pour la seconde fois leur hôtel, elle fut vraiment gagnée par l’inquiétude, Tal n’étant pas de retour. Elle se demanda si elle devait alerter le personnel hôtelier, contacter la police. Elle se résolut à patienter jusqu’à la fin de l’après-midi avant de sonner l’alarme. Vers quatre heures et demie, Tal réapparut. Il avait organisé son propre programme : il s’était rendu à Santa-Maria Novella pour admirer la célèbre Trinité de Masaccio – du coup Ewel ne verrait jamais ce chef-d'œuvre - puis il avait flâné le long de l’Arno et mangé une glace avant de regagner l’hôtel sans se presser. Ewel était tellement soulagée de revoir son fils qu’elle s’abstint de tout reproche et proposa de fêter leur réunion, le retour de son fils prodigue autour d’un délicieux repas toscan, invitation qu’il accepta avec joie, sa longue promenade l’ayant affamé.

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