samedi 16 janvier 2010

Chapitre dix-neuf

Malheurs

Lorsque Tal avait presque trois ans, Ewel écrivit dans une lettre:
Mon bonhomme,
J'ai parfois l'impression que tu es né sous une mauvaise étoile. Tu es souvent la cible d'injustices de la part d'adultes et, s'il m'arrive parfois d'avoir une réaction impatiente à ton égard qui, par la suite, me culpabilise, je ne tolère pas ce genre d'attitude de la part d'autrui. Je deviens en ces moments une vraie lionne prête à bondir pour protéger et défendre son petit. Il en est allé ainsi lorsque nous avons reçu la lettre anonyme se plaignant de tes cri. Si j'avais connu son auteur, je serais allée le trouver et crois-moi, il aurait passé un mauvais moment! Il en va ainsi chaque fois que ma famille t'interdit de t'extérioriser sous prétexte que tu déranges: hier par exemple, tu dansais et chantais à neuf heures du soir et dérangeais tes grands-parents. Je leur ai répondu que tu avais le droit de vivre et t'exprimer.
De même cet après-midi, lorsque tu t'es fait insulter dans le jardin jouxtant la poste. J'étais affairée au guichet lorsque tu m'as fait part de ton besoin d'aller aux toilettes. Sans attendre que je termine mes payements, tu es sorti, tu as baissé tes culottes et tu t'es soulagé à côté d'un grand arbre. C'est là qu'une quinquagénaire idiote et irresponsable t'a grondé et traité de cochon. Je n'ai pas été témoin direct de la scène qui m'a été rapportée, mais j'en ai été scandalisée au point d'en faire part à ladite dame. J'aurais dû la traiter de cochon ou plutôt de truie à mon tour. Vois-tu, mon bonhomme, je manque d'humour en ces circonstances. Je suis attristée par la bêtise des adultes et en même temps, je t'en veux. Depuis que tu es propre, tu réclames ton pot trois fois par jour pour tes selles et tu urines toutes les dix minutes. Je me sens si souvent débordée.

Des histoires de selles, Ewel en vivrait d'autres, tout aussi embarras-santes. Un jour, lorsque Tal allait à l'école primaire communale, Ewel était arrivée avec du retard à la sortie des classes l'après-midi. Elle se précipita depuis le parking par-dessus la pelouse qui menait au bâtiment scolaire. Elle reconnut Tal au loin et pour empêcher qu'il filât dans une direction opposée, elle l'appela tout en courant pour le rejoindre. Lorsqu'elle revint sur ses pas en tenant son fils par la main, le cantonnier de la commune lui barra la route. Avant même qu'elle prît conscience de ce qui lui arrivait, l'homme lui tendit sa main sur laquelle elle reconnut, horrifiée, une crotte de chien.
- C'est à vous ça? lui demanda l'homme en s'approchant d'elle.
Comme elle ne semblait pas comprendre, il répéta sa question et brandit son trophée écœurant prêt à le lui lancer au visage. Ewen resta stupéfaite, bouche-bée. Tal se blottit contre sa mère. Finalement, elle balbutia:
- Que me voulez-vous?
- C'est bien votre chien qui a fait ces cochonneries, ne dites pas le contraire!
- C'est peu probable, répondit-elle un peu soulagée, je n'ai pas de chien.
- Mais alors pourquoi courriez-vous en hurlant Tal, Tal?
Ewel se retint de sourire à cause de la menace de la crotte de chien.
- Je vous présente Tal, dit-elle en tirant le garçon apeuré par le bras.
- C'est votre fils? Ça veut dire que vous n'avez pas de chien? L'homme paraissait consterné.
- Non, Tal n'est pas un nom de chien et je pense que vous me devez des excuses. De toute façon, je me plaindrai auprès de la mairie de votre comportement, lui dit-elle en s'éloignant. Deux jours plus tard, elle reçut une lettre d'excuses.

Un certain nombres d'années passèrent; Tal était un adolescent éclatant de santé grâce à son excellent appétit, et pourtant la famille se mit à redouter les vacances et les sorties au restaurant. Leur fils mangeait des quantités pantagruéliques et appréciait par-dessus tout la bonne chère. Cette voracité avait pour fâcheuse conséquence qu'il lui arrivait régulièrement de boucher les toilettes des lieux publics. Yoav devait alors se transformer en éboueur.

Son garçon était-il né sous une mauvaise étoile, s'était demandé Ewel. Au premier anniversaire auquel Tal avait été invité en présence de sa mère, il était tombé sur un le rebord d'un bac à plantes et s'était coupé la lèvre inférieure. A la vue du sang qui giclait sans interruption, Ewel faillit s'évanouir. Heureusement que de nombreuses mères étaient présentes pour s'occuper du garçonnet et arrêter l'impressionnante hémorragie, car elle en était  totalement incapable.

Pour le troisième anniversaire de son fils, Ewel décida de lui faire un gâteau à base de pâte levée, alors qu'elle n'était pas bonne pâtissière. Dans une grande coupe en métal, elle prépara la farine, y versa un mélange de lait tiède, de sucre et de levure, cassa quatre œufs et recouvrit le tout d'un linge propre. Soudain, alors qu'elle était en train de changer les couches de Naïm dans la chambre des enfants, un bruit assourdissant lui parvint de la cuisine. Elle s'y précipita avec un Naïm à moitié dénudé sur les bras et découvrit, sous un tas de farine sur lequel dégoulinaient les œufs et le lait sucré son fils aîné. Elle posa précipitamment Naïm sur la moquette du salon, s'empara d'un appareil de photo pour immortaliser Tal dans cette posture malheureuse avant d'entreprendre toute action de sauvetage. Seulement, après la séance de pose, elle empoigna son enfant pour le mener tout habillé sous la douche. Entre temps, Naïm, à moitié nu, s'égosillait dans le salon.



Lorsque Tal eut douze ans, alors qu'il venait de se faire enlever le plâtre d' un bras cassé après qu'il eut glissé sur une plaque de glace, Yoav et Ewel s'interrogèrent à nouveau sur le manque de chance de leur enfant. Pourtant, il ne se passait pas un jour sans qu'il trouvât un trèfle à quatre. Au printemps, il en ramena même une poignée entière qu'Ewel finit par donner à Coquin, leur hamster noir, qui ne survécut pas très longtemps à son repas porte-bonheur.



Un lundi soir, alors que Tal se rendait comme d'habitude à son cours d'escrime, il attacha sa bicyclette au parc à vélos et, pour gagner quelques secondes, décida d'enjamber la chaîne séparant la piste cyclable du terrain de jeux. Or, en sautant par-dessus la chaîne, le malheureux trébucha et fit un vol plané avant d'atterrir, la bouche ouverte, sur un lampadaire qui se trouvait deux mètres plus loin. Un peu étourdi, il se releva et se rendit vers la salle de gymnastique. C'est là qu'une voisine, mère d'une camarade de classe, le reconnut et s'exclama horrifiée:
Mais, Tal, que t'arrive-t-il?
Il n'arrivait pas à articuler correctement et prit conscience que sa bouche était pleine de sang.
- J'appelle immédiatement chez toi, lui expliqua-t-elle en sortant son téléphone portable.
Malencontreusement, Yoav ne répondit pas; quant à Ewel, elle n'était pas encore rentrée d'une conférence de maîtres.
- Allons, je te ramène chez toi. En attendant, tiens ta bouche avec ce paquet de mouchoirs.
Tal commençait à cracher le sang qui emplissait sa bouche. Lorsque la voisine et son petit protégé arrivèrent au domicile familial, Yoav venait de rentrer et s'occupait de Naïm.
- Je garde le petit, lui proposa l'aimable voisine, vous devez immédiatement vous rendre chez le dentiste!
C'est là que Yoav découvrit l'ampleur du désastre: Tal, en heurtant le lampadaire, avait perdu définitivement ses trois incisives supérieures. Si les adultes avaient eu le réflexe de ramasser les dents, de les plonger dans du sérum physiologique et d'amener l'enfant accidenté à la clinique dentaire, on aurait pu sauver sa dentition, mais ils l'ignoraient. Ainsi, Tal fut condamné à vivre sans ses trois dents de devant. Il dut se soumettre à une longue et pénible réhabilitation et porter en permanence une plaque avec des dents artificielles. La vie bascule en un instant: on s'installe sur sa moto, on reçoit une lettre ou on saute par dessus une chaîne.


L'année de ses dix-huit ans, Tal aurait dû recevoir un implant dentaire, à la suite d'une longue et douloureuse opération: peut-être préféra-t-il se dérober à cette pénible intervention? Pendant la nuit qui suivit l'accident, Yoav ne ferma pas l'œil tant il était bouleversé. Ewel essaya de réconforter son mari en lui répétant que Tal avait eu de la chance dans son malheur. Le fait qu'il soit tombé sur ses dents avait amorti le choc. S'il était tombé sur son front, les conséquences auraient pu être dramatiques: la perte de trois dents étaient certainement moins grave qu'un handicap ou pire, la mort. Tal ne se plaignit jamais de cette mésaventure, mais son accident s'était probablement mué en cours d'eau, venu alimenter le lac artificiel retenu par un barrage fragile.

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