jeudi 11 février 2010

Chapitre trente


Dernière semaine

"Que feriez-vous s'il ne vous restait qu'une semaine à vivre?" serait un trivial sujet de composition en allemand pour entraîner l'usage grammatical de l'irréalité ou du conditionnel. Que fit Tal pendant la dernière semaine de sa vie? Ses journées ressemblaient à n'importe quelles journées ordinaires de n'importe quelle banale vie d'adolescent.

Le dimanche premier octobre, Ewel proposa à son fils de l'accompagner dans son centre de remise en forme à l'occasion d'une journée portes ouvertes. A son grand étonnement, il acquiesça. Ewel rit de bon cœur en le voyant s'appliquer à suivre les simples chorégraphies proposées par l'entraîneur, elle sourit affectueusement à le voir souffler et souffrir lors des exercices d'assouplissement: en réalité, il se débrouillait plutôt bien. Après le cours, elle le présenta fièrement à ses connaissances du centre. Tout lui paraissait plaisant chez lui: sa taille, son physique, ses manières. Elle aimait son fils et elle appréciait l'admiration qu'il suscitait. Enfin, après une séance de sauna, tous deux rentrèrent fatigués, mais détendus et heureux. Dimanche soir, Tal partit donner un coup de main à un mini-festival de cinéma organisé par le Parlement des jeunes. Il rentra de bonne heure, les films projetés ne l'intéressant pas:
- Quelle coïncidence! dit-il à sa mère en fermant la porte, j'ai revu des personnes que tu viens de me présenter ce matin.

Lundi, Tal se rendit à l'école comme d'habitude. Le soir, il alla à son cours d'escrime comme tous les lundis depuis onze ans. Après le sport, il eut juste le temps d'avaler un morceau de pizza avant d'enfourcher son vélo en compagnie de Naïm pour se rendre à la répétition de l'orchestre communal comme toutes les semaines. Pour rien au monde, il n'aurait manqué ces rencontres musicales hebdomadaires.

Mardi, après une longue journée d'école, Lena, que Tal qualifiait avec humour par le titre de Madame la Présidente parce qu'elle dirigeait le Parlement des jeunes, vint chercher son copain pour l'emmener au théâtre. Ewel rencontra les deux amis dans la cuisine où ils se préparèrent un repas rapide en plaisantant. L'amitié entre la jeune fille et Tal la ravit. Elle estimait que le dynamisme de Lena faisait du bien à son fils un peu passif. Lorsqu'ils partirent à vélo, Ewel les suivit des yeux avec bienveillance. Plus tard, elle apprendrait de la bouche de Lena qu'ils n'étaient pas allés voir la pièce comme ils l'avaient planifié. En fait, ils s'étaient rendus dans un bar alternatif pour boire un verre et bavarder. A cette occasion, Lena aurait avoué à son ami ses fantasmes suicidaires auxquels il avait réagi avec désinvolture:
- Tu parles de ton suicide! Ça signifie que tu n'as pas l'intention de le faire. Si tu voulais passer à l'acte, tu n'en parlerais à personne!
Lorsqu'elle protesta, il ajouta avec un haussement d'épaules.
- Alors fais-le! Qu'est-ce que tu attends.

Mercredi, après la matinée au lycée, Tal passa toute l'après-midi dans sa chambre devant l'écran de son ordinateur sous prétexte de travailler à son TM. Cette bonne volonté rassura Ewel. Le soir, à sa stupéfaction, il lui annonça soudain qu'il partait dormir chez son camarade Johan. Le lendemain, les deux jeunes gens devaient se rendre de bonne heure à une journée d'informations sur l'armée. Jusque-là, Tal n'avait pratiquement jamais dormi chez des copains. Ewel soupira, son fils semblait mieux se porter, il s'était ouvert aux autres et vivait pleinement sa vie d'adolescent. Deux semaines après sa mort, les parents reçurent son carnet militaire sur lequel il avait collé une minuscule étiquette; mots ironiques griffonnés en anglais inspirés des slogans hippies qui devaient constituer une maxime posthume: "Make love, not war"!

Jeudi, Tal se trouvait à la maison lorsque sa mère revint du travail. Il lui résuma immédiatement sa journée:
- Nous avons passé une nuit blanche avec Johan! On a discuté toute la nuit.
- C'est malin! J'espère que cela valait au moins la peine. Et ta journée à l'armée, comment s'est-elle déroulée?
- Je sais ce que je vais faire l'année prochaine!
- C'est-à-dire?
- Je ferai mon service militaire d'une traite, en neuf mois: soit dans l'orchestre militaire si je réussis les examens d'admission, soit chez les sanitaires. En médecine, ce sera reconnu comme un stage.
- Alors, tu es décidé à faire la médecine.
- Je pense que oui, mais j'ai encore le temps d'y réfléchir!
Comme Tal n'était pas vraiment au clair par rapport à ses études et à sa carrière professionnelle, le projet d'accomplir le service militaire en une année à la place des cours de répétition annuels jusqu'à l'âge de trente ans parut excellent à la mère. Petit à petit, son avenir après l'école semblait prendre forme.

Un peu plus tard, Ewel apprendrait par Miranda que cette dernière avait pénétré jeudi après-midi vers quatre heures dans la chambre du jeune homme et qu'elle l'avait découvert dans une position inhabituelle: couché à raz le sol, sur le dos, les mains jointes sur le ventre, les yeux fermés. Etait-il fatigué par sa nuit blanche ou se préparait-il à son départ définitif en empruntant la position de gisant?

Vendredi, Tal retourna normalement à l'école. Sur le chemin du retour, Corinne lui proposa qu'ils révisent le champ de l'examen de biologie avec l'aide de sa mère qui avait un titre universitaire dans cette matière: ils devaient rattraper cet examen. Il déclina son offre en souriant, usant d'une formule mystérieuse:
- Non, merci, je n'en ai pas besoin.

En fin d'après-midi, Raymond demanda au jeune homme de l'aider à transporter un large panneau du rez-de-chaussée dans sa cave. Tal s'exécuta aussitôt, mais refusa la proposition des voisins de rester boire un verre sous prétexte de son TM. Raymond plaisanta:
- Tu pourrais entreprendre un travail sur comment faire un travail de recherche.
- Ça, je saurais encore le faire! rétorqua le jeune homme tristement.
Lorsqu'il les quitta, Eva remarqua le regard fuyant et inquiet du jeune homme. Malgré cette subtile impression, elle ne lui posa pas de question.

Le même soir, il déclara à ses parents qu'il resterait à la maison pour avancer son TM. Un ami l'appela sur son téléphone portable pour lui demander pourquoi il ne venait pas à son anniversaire de dix-huit ans. Tal déclina également l'invitation, souhaita un bon anniversaire au jeune homme et s'apprêta à monter dans sa chambre. Ewel lui fit remarquer qu'elle trouvait regrettable qu'il n'allât pas à la fête. Tal réagit avec indifférence.

Samedi, le jeune homme passa toute la journée devant son ordinateur, prétextant toujours son travail de recherche. En réalité, il gaspilla ses précieuses heures à s'entraîner à de stupides jeux stratégiques en compagnie de Naïm, qui dit avoir passé une belle journée complice en présence de son frère aimé. Le soir, les deux garçons descendirent dans la salle à manger pour partager le repas familial en compagnie de leurs grands-parents. Qu'y a-t-il de plus banal que la vie de tous les jours?

Jean Cocteau disait: "Si nous pouvions mesurer la distance qui nous sépare de ceux que nous croyons le plus proches, nous aurions peur." (Jean Cocteau, Opium, Stock, 2003)


mercredi 10 février 2010

Anniversaires

1.
Nous avons un film de son premier anniversaire, malheureusement pas de photo.
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4.
5,
 6.
 
7. Oups, je l'ai oubliée, sorry!
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 10.
 
11.
 
12.
13.
14.
15.
16. Encore un oubli.
17.
18.
 
J'ai dû feuilleter tous les albums pour retrouver ces photos. On affirme qu'on ne photographie que les beaux moments d'une vie. J'en suis sûre, la vie de Tal a été belle. Son départ précipité n'en reste que plus énigmatique.

mardi 9 février 2010

Chapitre vingt-neuf


Septembre noir
   
La rentrée scolaire de fin août et le mois de septembre représentaient toujours une épreuve pour Ewel. Même si elle appréciait les longues semaines des vacances d'été, elle trouvait la coupure trop longue et la reprise du rythme effréné de la vie scolaire lui posait de plus en plus de problèmes à mesure que les années passaient. Heureusement, ces difficultés étaient compensées par son expérience professionnelle et l'assurance acquise pendant ses dix-sept années d'enseignement. Pour cette raison, les obstacles qu'elle rencontra ce mois de septembre-là la surprirent avec d'autant plus de véhémence qu'elle n'y était pas préparée. Le retour en classe l'épuisa, les quatre programmes qu'elle devait assurer lui paraissaient d'un poids excessif. Elle fut incapable d'apprendre et de retenir le nom des cent cinquante élèves dont elle avait la charge. Elle eut du mal à se concentrer et à tenir un discours cohérent. Quelques heures de cours d'affilée lui paraissaient interminables. Elle se mit à guetter le son de la cloche libératrice avec autant d'impatience que les élèves. Le plus inquiétant fut qu'elle ne réussit pas à donner une explication satisfaisante à son état. A défaut, elle se persuada que son épuisement était la conséquence du déménagement de l'été. La maison n'était toujours pas terminée, les retouches tardaient. Elle n'avait plus la force, ni le courage de courir derrière l'architecte et les entreprises. Quant à Yoav, il avait renoncé à rappeler les corps de métier. Une fois de plus dans sa vie, Ewel se sentit vide, privée de toute énergie vitale.

Pour Tal, ce septembre représenta le retour à l'école non pas après deux, mais cinq mois de vacances. Ewel aurait dû anticiper les difficultés qu'une telle reprise entraînerait. A cause de son propre état, elle ne fut pas assez attentive à celui de son fils. Ce dernier fut à nouveau obligé de se plier au cadre contraignant et infantilisant de l'école. En plus de son horaire chargé, il dut rattraper les examens manqués pendant son extra-muros. Malgré sa facilité dans ses études, ces examens exigeaient un minimum de préparations. Or, il y répondit avec une nonchalance qui rappela la passivité de son cousin trois ans plus tôt. En effet, le comportement de Tal se modifia, mais pas suffisamment pour que ses parents y prêtent attention et s'alarment. L'adolescence étant une période de perpétuels changements et remises en question, l'attitude du jeune homme sembla s'inscrire dans un processus normal de croissance et de maturation. Ses plaintes au sujet de l'école, de ses enseignants, de ses camarades, de son frère, de ses parents, de la nourriture, du temps, de la nouvelle maison, de tout et de rien ne semblèrent pas anormales, mais juste l'expression d'un crise passagère. A aucun moment, Ewel ne reconnut la détresse de son fils. Parfois, un peu agacée, elle fit des commentaires qu'elle regretterait plus tard:
- Tu es méprisant, Tal! Tu n'as aucun mérite d'être né avec un cerveau aussi performant. Tu acquerras ta propre valeur, le jour où tu auras accompli quelque chose dans ta vie!
- Tu te comportes comme un roi vis-à-vis de ses vassaux. Ne te prends pas pour le roi David, tu es Tal!
- Je sais à présent pourquoi les garçons doivent quitter un jour le nid familial! En grandissant, vous prenez de plus en plus de place. Vous vous sentez comme le maître des lieux. Quand le nid devient trop petit pour vous, vous devez le quitter, commencer votre propre vie.

Ces remarques parurent indignes de commentaires à Tal qui haussa les épaules avant de se réfugier dans sa chambre. En fait, le moment de quitter le domicile familial n'était pas venu pour lui à cause des longues études universitaires qu'il envisageait. Toutes les portes lui étaient ouvertes, mais les questions concernant son avenir le préoccupaient. Comme sa grand-mère le lui avait suggéré, il se rendit dans un centre d'orientation où les conseillers, après lui avoir fait subir un série de tests, lui proposèrent des filières professionnelles très diverses. On lui recommanda les métiers de musicien, diplomate, chercheur en sciences ou médecin. Aucune proposition ne sembla vraiment l'enthousiasmer, mais Ewel se rassura à l'idée que l'appétit vient en mangeant. Lorsqu'il lui demanda son avis, elle lui proposa la médecine pour la culture générale, pour la profession; il pourrait plus tard s'orienter vers la recherche et pratiquer la musique par plaisir. Pour une fois, Tal sembla acquiescer. Depuis longtemps, il avait renoncé au rêve d'enfance de devenir chef d'orchestre. Il avait également laissé tomber son idée du métier idéal: devenir meneur de secte! Avec humour, il aimait répéter que c'était le meilleur gagne-pain: on disposait d'argent, de femmes et d'admiration à profusion. Dix jours avant sa mort, dans le séminaire d'orientation, Tal rédigea cette auto-évaluation:
« Je suis à l'aise dans les conversations intellectuelles. Je suis capable de comprendre les autres. J'aime agir avec indépendance. J'ai besoin de stimulation intellectuelle, de créativité, d'autonomie, de changement et de temps libre pour la famille, les amis etc. Mes intérêts sont d'ordre musical, scientifique, littéraire, médical et pratique. Je suis concentré. Je possède un vocabulaire assez riche. Je m'exprime facilement. Je sais faire une critique sans être trop blessant. »
Est-ce que ce sont là des phrases d'un jeune homme dépressif, d'un jeune homme candidat au suicide? Que se passa-t-il pendant ce mois de reprise scolaire?

Le seize septembre, la date de son dix-huitième anniversaire, tomba un samedi. Ewel demanda à son fils ce qu'il comptait faire à l'occasion de cette journée exceptionnelle et s'irrita contre son "rien" déterminé.
- Rien? Ça ne va pas! Tu as dix-huit ans, l'âge de ta majorité. On doit fêter ce jour! C'est un grand moment dans une vie!
- Pour moi, c'est pas important et je n'ai pas envie de fêter.
- Alors, on fait comme d'habitude. On invite grandma, grandpa et toute la famille?
- Fais ce que tu veux!

Déçue, mais pas vraiment surprise de la réaction de son fils, Ewel téléphona à tous les membres de la famille pour les convoquer à un brunch. Malgré une migraine d'enfer, elle se leva de bonne heure pour préparer le gâteau au fromage blanc que Tal avait demandé pour l'occasion; elle s'en réjouit, car c'était également sa pâtisserie préférée: son fils lui ressemblait à bien des égards. Comme d'habitude, elle manqua la cuisson: au lieu d'obtenir une belle forme circulaire, son œuvre s'avéra aussi difforme qu'une perle baroque. Pour se faire pardonner, elle décida d'en faire une sorte de plaisanterie et malgré son mal de tête, enfila un costume de Fifi Brindacier au moment de présenter le gâteau à son fils. Il rit de bon cœur. Comme il se doit à dix-huit ans, Tal fut gâté par les membres de sa famille. Après avoir débouché une bouteille de champagne et goûté le contenu d'un magnum de 1988, il reçut ses cadeaux. Sa tante et ses oncles lui offrirent une somme généreuse pour son équipement de musique, ses parents un bon pour obtenir son permis de conduire, son frère quelques BD et ses grands-parents lui remirent cérémonieusement la chronique familiale rédigée par grandpa, cinq brochures dans une cassette en bois où se trouvait également une lettre en allemand:

Cher Tal,
Cette histoire de famille que nous te remettons à l'occasion de ton dix-huitième anniversaire ne te paraîtra probablement pas très importante aujourd'hui. Ce n'est pas surprenant, car devant toi se trouvent, espérons-le, de nombreuse bonnes années et nous te le souhaitons de tout cœur!
Malgré tout, tu devrais bien conserver le contenu de cette boîte. Dans 40 ou 50 ans, peut-être plus tôt, tu verras le passé avec d'autres yeux qu'aujourd'hui. Un jour, on ne se demande plus seulement où nous mène le chemin de la vie, mais également d'où il part.
Ces écrits pourront peut-être te donner les réponses concernant les aïeux de ta mère. C'est pourquoi cela nous ferait très plaisir que tu les ressortes un jour et les lises avec intérêt.
Une longue et heureuse vie te souhaitent tes grand-parents.

Avait-il lu la lettre? A dix-huit ans, on ne peut pas faire la part des choses, saisir les différentes trames d'une vie qui se superposent au fil des années; tout est vécu au premier degré. Tal entreposa la boîte et son contenu dans sa bibliothèque et ne l'ouvrit plus pendant les trois semaines qui précédèrent sa mort. Dans la chronique se trouvent les photos du frère de Grossmutter, la grand-mère d'Ewel, mystérieusement disparu dans le Rhin en 1924. En janvier 2007, Ewel lut la seule phrase qu'elle y trouva à son sujet: "Nous ne savons ni si Otto avait entrepris une formation professionnelle, ni laquelle. On ne parla pratiquement jamais de la vie et de la mort des deux frères. Aujourd'hui, nous regrettons d'avoir respecté ce tabou…" Ce tabou, Ewel ne le respecterait plus après le suicide de son fils.

Que représentaient ses dix-huit ans pour Tal? Il avait à la fois l'impression d'un renoncement, d'une perte de temps - à l'école par exemple - et d'une peur diffuse de l'avenir. Conscient qu'il quittait définitivement l'enfance mais qu'il n'était pas encore adulte et capable de s'assumer seul, il éprouvait d'une part de la nostalgie pour un temps révolu où le monde lui paraissait encore digne d'intérêt et d'autre part la crainte de ne pas être à la hauteur des exigences du monde adulte. Le dimanche 24 septembre par exemple, les Suisses furent appelés aux urnes pour se prononcer sur un éventuel durcissement de la loi concernant l'asile des étrangers. Intéressé par le sujet, Tal s'était rendu avec ses parents à une soirée d'informations en présence de Ruth Dreifuss, ancienne conseillère fédérale, et de deux politiciens genevois de droite et de gauche, tous opposés à cette nouvelle loi. Le jeune homme suivit attentivement les exposés pour se préparer à ce vote crucial, le premier de sa vie. Dimanche matin, Yoav et Ewel se levèrent de bonne heure afin d'accomplir leur devoir citoyen avant de pratiquer leurs activités sportives respectives. Quand ils rentrèrent vers midi, Tal dormait encore. Lorsqu'ils exprimèrent leur déception parce qu'il avait manqué la votation, il se mit en colère, leur reprochant de ne pas l'avoir réveillé à temps. Visiblement, il avait du mal à prendre ses responsabilités, à se considérer comme adulte.

Avant son anniversaire, le seize septembre, Tal était mineur. Au lycée, on aurait dû s'alarmer du silence dont il entourait son TM. Or, il ne rencontra jamais l'enseignante censée l'encadrer dans ses recherches. Cette enseignante, qui était payée pour superviser son élève, aurait pu téléphoner à Ewel et Yoav pour les informer d'un problème, même s'il avait été d'ordre relationnel entre elle et leur fils. Dans cette totale indifférence, Tal se retira progressivement de son cadre de vie quotidien. Personne ne perçut ce détachement progressif. Seuls quelques camarades s'étonnèrent de ne plus le voir travailler du tout, de s'installer devant une épreuve dans son option principale sans avoir au préalable consulté le moindre document. Un jour, les cours furent suspendus pour donner la parole à un groupe de prévention contre le suicide. Avec détachement et scepticisme, Tal observa de loin la pièce de théâtre et le débat qui suivit. Les dépliants distribués suscitèrent des fous rires chez les plus jeunes des élèves. Soudain, il explosa:
- Taisez-vous, hurla-t-il, bande d'abrutis, ce ne sont pas des plaisanteries, c'est du sérieux.

Les élèves regardèrent le jeune homme avec étonnement, mais personne ne rapporta la scène à Ewel. Dans cette totale indifférence, la direction du lycée, au lieu de convoquer l'élève pour faire le point après son extra-muros et de discuter avec lui de son TM, prit l'initiative de lui envoyer une lettre. En Suisse, on ne se parle pas, on envoie des lettres. Des lettres anonymes, des lettres de menace, parfois des lettres d'excuse. En Suisse, on ne communique pas sans avoir pris rendez-vous, on n'exprime pas ses émotions de manière trop ostentatoire, on a des exigences, on est perfectionniste jusqu'à un certain point, car la Suisse est le pays du compromis; il faut constituer une bonne moyenne, ne pas faillir bien sûr, mais ne pas être excellent non plus. La Suisse est l'un des pays au monde avec le plus haut taux de suicides: une personne part toutes les six heures, quatre personnes par jour.
 
Les 18 ans de Tal

lundi 8 février 2010

Photos Gran Canaria

 
   
 
Notre magnifique Taltoul!

dimanche 7 février 2010

Chapitre vingt-huit


Dernières vacances

Pour la première fois depuis qu'ils étaient parents et pour la première fois depuis qu'elle était historienne de l'art, Yoav et Ewel partirent une semaine seuls à Rome, laissant leurs grands enfants sans surveillance dans la maison rouge. Ils avaient confiance! Miranda, leur aide à domicile, vint à deux reprises et leur rapporta admirative:
- Vous avez vraiment des enfants extraordinaires! Un soir, Tal a invité ses amis et leur a cuisiné du poisson. Le lendemain tout était rangé, nickel!
Il avait passé une soirée en compagnie de ses amies "canadiennes". L'une d'entre elles le convainquit de l'accompagner au cours de samaritains, obligatoire pour passer le permis de conduire. Tal s'exécuta. Pendant cette soirée, le pauvre Naïm fut obligé de se retirer dans sa chambre.

Mi-août, toute la famille partit pour une semaine de vacances à la Grande Canarie, des vacances au rabais qu'Ewel avait réservées dans l'idée d'une pause, d'un court changement d'horizon. Alors que Tal n'avait aucune envie d'accompagner ses parents et son frère, sa mère réussit à lui faire changer d'avis:
- Tal, ce seront probablement tes dernières vacances avec nous! En septembre, tu auras dix-huit ans, après quoi, tu feras ce que bon te semble. De plus, une semaine ce n'est pas long, ça nous changera les idées après le stress du déménagement.

Malheureusement plusieurs mésaventures gâchèrent les dernières vacances familiales communes. D'abord, ils restèrent bloqués plusieurs heures à l'aéroport de Las Palmas. Tous deux, Ewel et Yoav avaient oublié leurs permis de conduire et ne purent emmener leur voiture de location. Ils avaient besoin au moins d'une photocopie du document officiel pour que le loueur accepte de leur laisser un véhicule. Ils téléphonèrent aux parents d'Ewel qui se trouvaient au même moment sur leur voilier au milieu du lac Léman. Au moins quatre heures s'écoulèrent avant que grandpa ne trouvât les papiers nécessaires et ne les fît parvenir au loueur. En attendant, Ewel proposa à ses trois hommes de prendre un verre dans un café de l'aéroport, seul Tal accepta son invitation. Alors que la situation l'irritait visiblement, il se détendit en sirotant son café. Avec son humour habituel, il dit:
- La seule chose dont j'aurai à me plaindre à la fin de ma vie, c'est du café trop chaud ou du café trop froid.
A cette remarque, Ewel sourit. Parfois les expressions de son fils lui paraissaient être des citations tirées d'une de ses nombreuses lectures. Celle-ci lui plut particulièrement: n'était-il pas en train de lui signaler que sa vie était parfaite, malgré quelques contrariétés?

Lorsqu'ils retournèrent auprès du loueur de voitures, celui-ci demanda à Ewel ce qu'ils avaient l'intention de faire pendant leur séjour. Elle lui expliqua qu'ils privilégiaient les marches à pied et les découvertes plutôt que le farniente sur la plage. Il lui indiqua alors une excursion à entreprendre au Nord de l'île dans une sorte de réserve naturelle qui ne figurait dans aucun guide touristique. Ravie, Ewel nota consciencieusement le conseil de l'autochtone. Quelques jours plus tard, ils s'y rendirent sans Naïm qui préféra passer une journée oisive à l'hôtel. Ils empruntèrent des routes escarpées serpentant dangereusement à travers le magnifique paysage volcanique. Ewel réalisa plusieurs portraits de Tal devant les abîmes qui surplombaient la mer. Il y paraissait absorbé par ses pensées: l'idée du suicide l'avait-elle effleurée alors? Le point de départ de leur expédition à pied fut difficile à trouver; après environ une demi-heure de recherches, ils aperçurent un vieux panneau indiquant Reserva natural et garèrent leur voiture. Or, à mesure qu'ils marchaient, le paysage leur parut de plus en plus désolé. Après avoir dépassé les ruines de ce qui avait jadis dû être un grand café, ils parvinrent à un chemin signalé par des panneaux décrépits, rouillés. Ewel insista:
- Ça doit être ici! On signale même des belvédères plus loin.
Ils persévérèrent et avancèrent le long d'un sentier ravagé, jonché de cadavres d'animaux dans une nature qui avait dû être luxuriante mais qui était desséchée et noircie comme après un incendie. Comme si cela ne suffisait pas, le ciel se couvrit d'un nuage grisâtre. A mesure qu'ils montaient, le moral d'Ewel baissait.
- Qu'est-ce que le loueur de voiture a eu comme idée de nous envoyer dans ce lieu de désolation? Ça doit faire des années que cette vallée est à l'abandon!

Arrivés en haut dans le village de Fargas, tous trois étaient d'humeur massacrante et finirent par se disputer; ils ne trouvèrent même pas de café pour noyer leur chagrin. Excédés, ils finirent par se séparer. Avec courage et détermination, Ewel retourna sur le chemin qui la mena à travers le purgatoire, tandis que Yoav et Tal empruntèrent la route bien plus longue que le sentier: il firent de l'auto-stop et arrivèrent en même temps qu'Ewel à leur voiture. Cette excursion dans la vallée de la mort, comme Ewel finit par l'appeler, gâcha une journée entière de leur dernier voyage familial et sembla préfigurer la tragédie qui les attendait. Ewel y repenserait souvent avec dégoût et un pincement au cœur. Un soir, suite à un nouveau désaccord, Ewel se rendit au restaurant avec Tal, alors que Yoav et Naïm pique-niquèrent à l'hôtel. Elle passa une soirée agréable en présence de son aîné où il lui fit part d'une préoccupation:
- J'ai l'impression qu'avec la globalisation tout commence à se ressembler dans le monde. Bientôt, il n'y aura plus rien de typique, où qu'on aille, où qu'on se rende, tout finira par se ressembler! J'ai même plus envie de voyager!
- Tu exagères un peu, observe la radicalisation des pays musulmans. S'il continuent ainsi, ils se retrouveront vraiment au Moyen Age.
En 2006, désillusionnée, Ewel avait perdu l'espoir d'une cohabitation pacifique des peuples et des religions.

A leur retour, tous les deux, mère et fils observèrent une étoile filante qui sembla se précipiter dans la mer. Ewel fit le vœu d'une belle et longue vie et se culpabilisa aussitôt; elle aurait dû inclure son fils dans son souhait. Elle se rassura à la pensée qu'une belle et longue vie pour elle incluait automatiquement Tal et le reste de sa famille. Elle ne saurait jamais si Tal avait formulé un vœu et lequel. A leur retour de la Grande Canarie, le jeune homme déclara:
- C'étaient mes dernières vacances avec vous!
Les parents s'attendaient à cette déclaration de leur fils presque adulte. Jamais, toutefois, ils n'auraient pu imaginer qu'il l'entendait au premier degré.

samedi 6 février 2010

Intermède II

Une nouvelle digression suite à mes propos concernant l'écrivain israélien David Grossman qui a perdu son fils en été 2006.

Début juin 2008, moins de deux ans après la mort de Tal et de Ouri, un peu plus d'un mois après la naissance de nos jumeaux, le facteur a sonné à notre porte pour nous apporter un colis en provenance d'Israël. Curieuse, je me suis empressée de l'ouvrir et y ai découvert le dernier roman de Grossman: Isha borakhat mibsorah (littéralement: Une femme fuit son destin). En le feuilletant, j'y ai découvert une dédicace:
"LéEwel véléYoav béyédidout. Béshoutfout ewel vésimkha al hayesh. (Vémazal tov léhouledet hatéoumim!) mi David Grossman"
Je traduis maladroitement: "A Ewel et Yoav avec amitié. Partageant le deuil et la joie pour ce qui est. (Et félicitations pour la naissance des jumeaux) De David Grossman"
C'était un cadeau extraordinaire, incroyable. Évidemment, David Grossman ignore tout de mes chapitres sur la vie de Tal, du fait que je parle de lui, de sa perte terrible. De plus, nous ne nous sommes jamais rencontrés. Alors comment une telle coïncidence était possible?

En fait, l'explication est simple. Une de mes amies en Israël est la traductrice attitrée de Grossman de l'hébreu en italien. Elle lui a parlé de nous et c'est par son intermédiaire que le livre nous est parvenu. Y. a lu le roman et l'a trouvé bouleversant, difficile. Quant à moi, les 637 pages en hébreu me découragent. A ma connaissance, le livre n'a pas encore été traduit en français. J'attendrai donc soit sa parution, soit ma retraite...

vendredi 5 février 2010

Hommage à G.

Le frère de Tal est triste aujourd'hui. Il a perdu un camarade d'école, G., qui avait un grave problème de santé: élève musicien au physique d'ange, je l'ai rencontré une ou deux fois lorsqu'il venait à la maison avec sa guitare pour des répétitions. Son décès m'affecte, je pense à sa famille et aux années difficiles qui l'attendent.

Une question me taraude: vaut-il mieux avoir aimé et perdu ou ne pas avoir connu cet amour dont on est privé à présent? Je ne suis pas sûre de ma propre réponse. Avant la mort de Tal, ma belle-sœur m'avait offert un album avec une citation que j'aimerais communiquer à la famille de G., elle répond partiellement à mon interrogation, mais se discute également:
"Les souvenirs sont le seul paradis dont on ne peut pas nous chasser."