mardi 8 décembre 2009

Le suicide représenté dans l'art

Qu'on ne me méprenne pas, je ne cherche à aucun moment à glorifier l'acte du suicide. Je m'étais seulement interrogée comment le suicide est représenté par des artistes à travers les siècles.
Je ne peux et ne veux pas faire un exposé ou un cours exhaustif sur le sujet.
Dans l'art, la mort est omniprésente, à commencer par la Crucifixion.
En ce qui concerne les quelques exemples que j'ai trouvés, il s'agit presque toujours de personnages historiques dont le suicide est considéré comme un acte héroïque.

Malheureusement, les images s'affichent de bas en haut et je n'ai pas encore trouvé le moyen d'inverser cette séquence, ainsi la première apparaît en dernière position. De plus, ce programme me joue des tours. Alors que la mise en page paraît bonne en mode brouillon, elle se modifie lorsque j'affiche le blog.
Je n'afficherai pas un chapitre de la vie de Tal chaque jour, car mon blog se terminerait en un peu plus d'un mois.


9.Plus proche de nous, le suicide n'a plus rien d'héroïque.
Georg Grosz, un peintre allemand de la nouvelle objectivité, Suizid, 1916
Je ne montrerai pas d'autres œuvres contemporaines. Les artistes actuels sont fascinés par la mort et créent parfois des œuvres très crues et scatologiques, je pense entre autres aux frères Jake et Dinos Chapman et à leur monde concentrationnaire ou à Gregor Schneider et ses installations morbides.




8.Jacques Louis David, Mort de Sénèque, 1773

Sénèque mourant est représenté dans l'ombre, alors que Pauline est illuminée par une lumière zénithale.











7.Peter Paul Rubens, Sénèque, 1615

Décédé en 65 après J.-C., le célèbre philosophe stoïcien s'est vu imposer un suicide par Néron. Il s'est ouvert les veines, sa mort a été lente et pénible. Sa jeune femme, Pauline, l'a imité mais n'a pas succombé à son acte.








6.Guido Reni, Cléopâtre, 163o


















5.Michel-Ange, Cléopâtre, 1533-34

La célèbre Cléopâtre qui vécut de 69 à 30 avant J.-C. s'est fait mordre volontairement par un aspic suite au suicide et à la défaite d'Antoine par Octave.
Pour ajouter de la sensualité à la scène, le serpent est représenté mordant la poitrine de l'héroïne.









4.Nicolas Régnier, Mort de Sophonisbe, vers 1650

Personnage beaucoup moins connu, reine de Numidie, elle vécut de 235 à 203 avant J.-C. A cause de son intelligence et habilité, on exigea qu'elle soit vendue en esclave. Son mari pour lui éviter ce déshonneur, lui fit porter un coupe de poison qu'elle accepta de boire.


3.Jacques Louis David, Mort de Socrate, 1787

Le philosophe qui vivait au cinquième siècle avant J.-C. a été condamné à mort et forcé de boire la ciguë. Sa mort n'est un suicide que parce qu'il s'est administré le poison lui-même.















2.Rembrandt van Rijn, Lucrèce, 1666

Rembrandt propose une Lucrèce souffrante, beaucoup moins sensuelle que Cranach.









1.Lucas Cranach, Lucrèce, vers 1530

Lucrèce, morte en 510 avant J.-C. par exemple, a racheté son honneur suite au viol par Sextus Tarquin. Elle est toujours représentée armée du poignard, son attribut.


lundi 7 décembre 2009

Chapitre six

Présent

Les journées de la jeune mère et du bambin se ressemblaient. Si elle était sincère, Ewel devait reconnaître qu'elle n'était pas très heureuse dans son rôle de mère nourricière. Son quotidien était rythmé par les besoins du petit: repas, phases de repos et de réveil, soins corporels, promenades au parc et visites occasionnelles d'autres jeunes mères. Mais le plus difficile à vivre étaient les cris incessants de son enfant. Malgré l'allaitement à la demande, Ewel n'arrivait pas à calmer Tal et surtout, elle ne comprenait pas les causes de sa colère. Après le bain journalier, elle aurait souhaité faire un massage à son petit garçon - comme elle l'avait lu dans les livres - or sous l'effet de son toucher, il se mettait à hurler, de sorte qu'elle abandonna rapidement son entreprise. Un soir, en rentrant d'une promenade, elle trouva un billet anonyme scotché sur la porte d'entrée. "Faites taire votre enfant, sinon je serai obligé de me plaindre auprès de la Régie, ou je porterai plainte auprès de la police!" Elle s'effondra. Le participe du verbe "obliger" lui suggéra que l'auteur de la lettre était un homme, mais rien n'était moins sûr, une minorité d'individus maîtrisant l'accord des participes passés de la langue française. Désespérée, elle finit par se rendre à un service de consultation de la petite enfance où un psychologue la rassura sur son rôle de mère et sa manière de faire.

A cause de ses difficultés, elle pensa avec nostalgie à sa vie insouciante d'étudiante, aux rencontres, sorties et conversations stimulantes qu'elle vivait alors. Ses amis universitaires la négligeaient complètement depuis qu'elle était devenue mère de famille. Se sentant seule, abandonnée de ses relations, il fallait qu'elle trouve une issue, qu'elle renoue coûte que coûte avec une vie d'adulte, qu'elle quitte de temps à autre leur minuscule appartement. Pour la première fois depuis la naissance de Tal, elle envisagea de se mettre à la recherche d'un emploi.

En attendant, une distraction bienvenue consistait en la pesée hebdomadaire organisée par des infirmières de la Croix Rouge. Ewel y rencontra d'autres jeunes femmes et c'était un lieu d'échanges et d'informations. Les mères déposaient leurs nourrissons sur un grand tapis vert et, tout en gardant un œil sur eux, se laissaient aller à des conversations sans fin. Tal attirait l'attention de tout ce petit monde; il était un bébé vigoureux qui prenait des grammes et des centimètres à vue d'œil, mais il était également particulièrement éveillé et intéressé, à condition d'être de bonne humeur. Il se relevait sur ses minuscules bras et, avec des sons gutturaux, essayait d'attraper les membres gigotants de ses petits camarades qui ne semblaient, quant à eux, pas vraiment prendre conscience de la présence des uns et des autres. C'est lors d'une de ces après-midi, qu'Ewel fit connaissance d'Amelia et de son fils Yvan. Tous deux deviendraient des amis au-delà de l'existence de Tal. L'ironie du sort voudrait qu'Amelia soit aux côtés d'Ewel le jour où Tal commettrait son acte irréparable.

Tal au beit hatinokot du kibboutz

Alors que son bébé grandissait rapidement, Ewel continua à lui écrire des lettres; un jour, elle nota:

C'est un matin comme beaucoup d'autres, il fait beau mais froid. Tu es éveillé comme un petit garçon de ton âge peut l'être: en pleine forme, optimiste, empressé de vivre, de découvrir. Tout t'intéresse: les meubles de l'appartement, les peluches sur la moquette, les balles de ping-pong dans le tiroir, les livres interdits de maman - je ne parle pas de lecture, mais de saccage.
Tu es suffisamment indépendant à présent pour que je te laisse seul un petit moment. Je dois faire ma toilette, m'habiller et me rendre un peu présentable. Je disparais donc dans la salle de bain, m'affaire devant le miroir et dans ma distraction, je t'oublie le temps d'un instant.
Tout est calme dans l'appartement que le froid, qui s'engouffre par la fenêtre ouverte, envahit peu à peu. Le calme, le silence semblent établis lorsque soudain, ils retentissent de façon assourdissante comme une alarme.
Je suis secouée par un frisson et la peur me serre la gorge. Je me précipite hors de la salle de bain. La pièce est vide. Ecartant les bras pour me tenir en équilibre, je cours vers ta chambre dont la porte est restée entrouverte. Je murmure ton nom, la pièce reste muette: tu n'es pas là. Il reste la cuisine que je rejoins avec le plus grand mal tant mes jambes me trahissent. Pas de Talisman, non plus! Tu as bel et bien disparu. Il ne reste plus que - cette pensée arrête les battements de mon cœur - la fenêtre ouverte à laquelle mène la petite table en travertin.
Un sentiment de vide, de fatalisme et de résignation me pousse à m'y rendre et regarder. En même temps, pour la première fois, je hurle ton nom qui reste sans réponse … les cadavres ne parlent pas … Cependant on ne voit rien sur la pelouse douze mètres plus bas. Ma raison me chuchote que tu es peut-être tombé sous un buisson ou que tu as certainement roulé sur la terrasse du rez-de-chaussée.
Poussée par une dernière lueur d'espoir, je refais l'inventaire de l'appartement dans un affolement frôlant l'hystérie. Au moment de pénétrer dans le corridor menant à la porte d'entrée, ma tête se tourne instinctivement à gauche et c'est là que - je n'ose pas le croire - je te découvre sur le premier étage de la bibliothèque, recroquevillé derrière la chaise à bascule, blotti sur les livres de littérature française. Tu m'observes d'un air espiègle, réjoui, triomphant d'avoir su si bien jouer ta mère tout ébouriffée et hors d'elle. Je n'oublierai jamais ton expression qui a précédé mon avalanche de baisers.

Déjà dans la petite enfance, la personnalité de Tal s'avéra riche et complexe. Eveillé, vif et curieux de tout, il était sans cesse freiné par ses craintes excessives. Le vent lui inspirait une terreur non feinte: Ewel et Yoav durent prendre l'habitude de verrouiller les fenêtres au moindre courant d'air ou, lorsqu'ils roulaient en voiture de fermer toutes les vitres, afin d'éviter ses pleurs accompagnés du cri de détresse: "zé yaouf, zé yaouf"! (ça va s'envoler, en hébreu) Il hurlait également à la vue de masques. Les sculptures africaines d'une voisine, les personnes déguisées lors du Carnaval valaisan ou les clowns provoquaient de véritables crises de panique chez le bambin. Jusqu'à cinq ans environ, Ewel ne put pas l'emmener au cirque. Comme il ne possédait pas d'objet transitionnel, il était souvent difficile pour ses parents de le calmer. Deux objets joueraient toutefois un rôle important pendant les premières années de sa vie: une sorte de trottinette en bois qu'il appelait "Jeep" et que ses parents devaient emporter à chacun de leur déplacement, et un coussin recouvert d'une banale taie blanche qu'il nommait "belle Marianne", d'après l'histoire de Robin des Bois, version Walt Disney, dont il possédait un livre d'images.

Lorsqu'il eut un peu plus de deux ans, Grossmutter, la grand-mère paternelle d'Ewel, âgée alors de quatre-vingt-neuf ans, rendit une de ses dernières visites à sa famille genevoise. Le long voyage depuis le cœur de l'Allemagne la fatiguait de plus en plus malgré sa santé et sa forme étonnantes. Ewel prit grand plaisir à se promener en compagnie de sa mère, de Grossmutter et de Tal. En effet, les gens se retournaient sur leur passage en s'exclamant: "Quatre générations en promenade." Après une de ces sorties, alors qu'elles prenaient le café dans le salon de grandma, Grossmutter prit Tal sur ses genoux et lui raconta des histoires en allemand qu'il semblait écouter attentivement, tout en glissant ses petits doigts sur le chemisier en soie de la vieille dame. Soudain, il s'écria:
Là, des feuilles mortes!
Grossmutter qui ne parlait pas français, ne comprit que le dernier mot et demeura interdite:
Was sagt Tal, dass ich tot bin? Aber ich bin doch nicht tot! (Que dit Tal, que je suis morte? Mais je ne suis pas encore morte.)
En riant, Ewel lui expliqua que Tal pensait que les feuilles imprimées sur le chemisier étaient des feuilles mortes.

Grossmutter décéda finalement à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans. Plusieurs semaines après la mort de Tal, Ewel apprit un secret de famille bouleversant. Grossmutter n'avait pas eu qu'un seul frère, ce grand-oncle élancé et élégant qu'Ewel avait connu alors qu'elle était petite fille en Allemagne. Non, Grossmutter avait été la sœur cadette de trois garçons. L'aîné avait souffert d'épilepsie et était mort prématurément dans un hôpital psychiatrique, le second était le docteur en chimie qu'Ewel avait connu, et le troisième, dont il existait plusieurs photos en noir et blanc et qui paraissait avoir été un jeune homme sensé, sensible et souriant, ce troisième frère avait mystérieusement disparu en 1924, noyé dans le Rhin. Que la génération qui avait vécu sous le troisième Reich ne mentionnât jamais le frère aîné peut se comprendre, mais pourquoi avoir caché l'existence du frère cadet aux générations futures? S'il était mort accidentellement, on aurait glorifié son souvenir, Grossmutter aurait parlé affectueusement de son frère, décédé tragiquement à l'âge de vingt-cinq ans. Or, personne ne semblait s'en souvenir, personne ne paraissait se rappeler sa courte vie: avait-il été bon élève, avait-il terminé l'université? Avait-il eu un chagrin d'amour? Ewel pensa tristement à l'arrière-grand-mère qu'elle n'avait jamais connue: elle imagina la souffrance de cette femme qui avait perdu deux fils adultes, la douleur d'une mère qui devait cacher la maladie mentale de son aîné et l'acte désespéré de son benjamin. Elle pleura en s'identifiant à cette aïeule condamnée, au nom de la bienséance, au silence, au non-dit. Elle pleura en se rappelant que les troubles menant au suicide comportent souvent une composante génétique et que le secret dont on avait entouré ce grand-oncle avait peut-être contribué au drame de Tal. C'était un cours d'eau souterrain qui avait alimenté à l'insu de tous le lac artificiel dont le fragile barrage romprait un jour.

dimanche 6 décembre 2009

Première année de Tal






Au lieu de scanner l'album, j'ai réalisé des photos numériques. La qualité n'est pas extraordinaire, mais cela me permet d'afficher plus de photos, plus rapidement!

Chapitre cinq

Passé

Ewel était installée sur la chaise à bascule, son fauteuil d'allaitement; Tal s'était assoupi dans ses bras. Depuis son retour de clinique, elle était contemplative et rêvait en observant le ciel. Elle cherchait parmi les nuages et les traînées laissées par les avions des signes présageant un avenir radieux. Les traces dessinaient effectivement d'énormes lettres majuscules qu'elle tentait de décrypter: souvent elle y reconnaissait TAL. Alors qu'elle cherchait à lire l'avenir, paradoxalement, elle pensait au passé, à sa rencontre avec Yoav.

Rien de bien romantique au fond; en fait, ils n'auraient pas dû se rencontrer. A la fin de ses études secondaires, Ewel était partie en Israël dans l'idée de vivre une année "sabbatique" avant de commencer l'université. Elle avait obtenu une place comme volontaire dans un kibboutz surplombant la Méditerranée à une dizaine de kilomètres au nord de Tel Aviv. Les premiers jours de son volontariat, elle travailla dans la grande cuisine communautaire où elle devait nettoyer des cageots entiers de légumes, peler des montagnes de pommes de terre et de carottes, pleurer en silence au contact des oignons. C'est là qu'elle rencontra Sara, une femme d'environ cinquante ans, qui l'impressionna par sa joie de vivre, son énergie exemplaire et son aménité: elle proposa à Ewel de venir goûter ses gâteaux faits maison après le travail.

L'après-midi passée en compagnie de Sara fut un peu bouleversée par la découverte d'un détail troublant sur l'avant-bras gauche de son hôtesse, un tatouage maladroit qu'Ewel déchiffra avec peine: A-6223. Elle comprit aussitôt qu'il s'agissait là d'un numéro qui avait été attribué dans un camp de concentration. Ses soupçons furent confirmés lorsqu'elle interrogea d'autres membres du kibboutz. Sara avait réussi à survivre au plus notoi
re des camps nazis, Auschwitz-Birkenau. Elle était l'unique survivante d'une grande famille hongroise.

Ewel repensa à l'histoire de ses propres origines: alors qu'elle avait grandi en Suisse, sa famille était allemande. Son grand-père s'était enorgueilli d'avoir été un membre précoce de la NSDAP. Après avoir collaboré à la mise en place de la défense antiaérienne de Berlin, il avait servi avec la Wehrmacht en Italie. Il jurait de n'avoir fait de mal à quiconque, mais elle ne possédait pas de preuves tangibles de son innocence. D'après elle, ce furent précisément de petits citoyens "innocents" comme lui qui avaient contribué à la montée du nazisme.

L'intérêt d'Ewel pour l'histoire, son conflit avec son identité allemande, l'avaient éloignée de son pays d'origine et constituaient deux raisons de vouloir partir pour Israël. Quelques mois avant son départ, elle avait accompli un travail de recherche sur la situation du Proche-Orient, intitulé "l'enjeu de Camp David". Elle y avait conclu qu'il ne pouvait pas y avoir de paix séparée entre Egypte et Israël, que la situation était désespérément bloquée. Or, moins de deux semaines après la reddition de son travail, les deux états ennemis s'étaient retrouvés autour de la table de négociations de Camp David pour signer l'invraisemblable accord. Malgré son analyse pertinente, elle n'avait pas su prédire cette heureuse issue.

Au lendemain de l'invitation de Sara, la coordinatrice du travail envoya Ewel dans la fabrique de luminaires du kibboutz. C'est là qu'elle rencontra Yoav, le fils de Sara. Ils se plurent immédiatement et décidèrent de partir en excursion sur les hauteurs du Golan où il avait accompli son service militaire pendant trois ans et demi. A leur retour, ils se considérèrent comme un couple, même si leur relation fut source de malentendus dès le premier instant. Elle avait été vexée parce qu'il s'était endormi immédiatement après leur étreinte, il avait été fâché parce qu'elle avait refusé de se baigner dans l'eau thermale d'El Khama où il avait tant voulu l'emmener, elle était à la fois déçue et touchée parce qu'il avait cédé sa place assise dans le car à une dame d'âge moyen au lieu d'accomplir le long voyage de retour à ses côtés.

Alors qu'ils pensaient refaire à eux deux le passé, leurs sensibilités contraires, leurs antagonismes culturels et leurs fortes personnalités caractérisèrent leur relation dès les premiers instants. Ewel avait trouvé un poème composé par Yoav en anglais et q
u'elle conservait précieusement:

Une jeune fille réservée
qui se considère comme une femme,
Fille d'un sang froid et cruel,
Cultivé et progressiste,
A travers des déceptions et des crises
A frayé son chemin vers moi,

Et j'ai trouvé un chemin vers elle.
Fils de la souffrance et des survivants,

Des faibles et des écrasés

Qui demandent réconfort et abri
Auprès des ombres qui hantent l'esprit,

Et comme deux pôles opposés,

Nous nous attirons fortement.


A cause de Yoav, Ewel passa quatre longues années en Israël. La vie y était un défi quotidien: apprendre l'hébreu, réussir les tests d'admission à l'université, quitter le kibboutz et s'établir à Tel Aviv, gagner un salaire de misère, se confronter à une inflation galopante, terminer les études, supporter la première guerre du Liban, la mobilisation de Yoav et le pire: enterrer des amis tombés pendant les hostilités. Un jour, Ewel en eut assez et décida de rentrer en Suisse où Yoav la rejoignit un an et demi plus tard. Ils finirent par se marier et avoir un enfant, un garçon superbe: Tal.

Alors qu'elle berçait son petit sur la chaise à bascule, le téléphone retentit. Elle entreposa son nourrisson sur une couverture à ras le sol et saisit le combiné:
- Allô, Ewel? C'est Guil!

- Shalom Guil! Ma nishma? répondit-elle joyeusement
en reconnaissant la voix de son beau-frère.
- Je vais bien, très bien! Je t'appelle pour t'annoncer la naissance d'un nouveau cousin de Tal.

- Encore un garçon! Mais c'est incroyable, le cinquième garçon! Et comment s'appelle-t-il?

- Mor!

- Mort? Ewel marqua une pause pour reprendre son souffle:
- Mort, mais ça ne va pas, ce n'est pas un nom!

- Comment ça, ce n'est pas un nom, c'est un nom magnifique, tu ne connais pas le sens de ce mot?
Ewel détestait qu'on la considère comme une ignorante:
- Euh! C'est-à-dire, non, pas vraiment.

- Mor signifie "parfum" ou "essence", si tu veux.
- Mais Guil, pourquoi n'avez vous pas donné un nom de plantes comme aux quatre autres garçons?

Son beau-frère lui expliqua la raison qu'elle oublia aussitôt, tant elle était plongée dans ses pensées: Tal et Mor, Mor et Tal, ça donnait "mortal". Dire que sa belle-sœur avait des origines brésiliennes! Comment n'avait-elle pas réfléchi à cela? Pour dépasser son dépit, Ewel décida d'en faire une sorte de plaisanterie morbide. De toute façon Mor et Tal deviendraient de grands amis; elle en était convaincue et il en fut ainsi.

Tal et son cousin Mor

samedi 5 décembre 2009

Bibliographie

Dans un livre, la bibliographie figure à la fin, mais on peut la consulter à tout moment.
Dans un blog qui se déroule sur la durée, on ne peut connaître la bibliographie que si elle est affichée. Voici donc la série des livres qui m'ont aidé à survivre et à essayer de comprendre. La liste en-bas ne contient que les ouvrages que je cite dans mon récit. J'ai évidemment lu d'autres livres comme:

- Lytta Basset, Ce lien qui ne meurt jamais, Albin Michel, 2007

A vrai dire, je n'ai rien compris à son discours qui est trop irrationnel pour l'esprit cartésien que je m'efforce d'être.

- Christian Baudelet, Roger Establet, Durkheim et le suicide, PUF, 7ème édition 2007

Une analyse sociologique du suicide, trop théorique pour moi.

- Hans-Balz Peter, Pascal Mösli et autres, Suicide, La fin d'un tabou?, Labor et Fides, 2003

Des essais de psychologues, médecins, théologiens sur ce terrible sujet. Je copie ici le témoignage d'un Bernois, docteur et professeur en psychiatrie, Dr Konrad Michel, qui m'a le plus marquée:

"De quoi ont besoin les personnes suicidaires?"

On m'a demandé de rédiger un exposé parce que je possède une longue expérience de l'analyse du comportement suicidaire et de la prévention du suicide. Je puis donc me considérer comme expert en la matière. Mais aujourd'hui je parle en tant que père qui a perdu son fils par le suicide le 24 novembre 2001.

Chacun(e) peut être touché(e).

De par mon travail de thérapeute, je connais bien la détresse des proches qui ont perdu un être cher par suicide - certains sont anéantis pendant des années, parfois pour toujours. Aux USA, on compte qu'en moyenne six proches sont touchés par un suicide. Ces personnes se qualifient de "suicide survivors". A l'improviste, la catastrophe se produit dans la famille et il faut tenter de continuer à vivre (...) A présent, je suis moi-même un "suicide survivor".

Je suis effrayé par le nombre de jeunes hommes qui se sont ôté la vie dans notre entourage au cours de ces derniers mois (...) Les proches disent: "Personne ne s'y attendait", ou bien: "Nous le sentions venir, mais nous étions impuissants". (...) L'intention suicidaire est privée, secrète.

Pourquoi?

Ce n'est que maintenant que je me rends compte que nous en savons bien peu sur la mort par suicide.

Le suicide a engendré une série de théories intelligentes (...) mais pas une seule ne suffit à expliquer un tant soit peu les raisons pour lesquelles des personnes se suicident. (...)

Peut-on dire que le suicide nous concerne tous (et en particulier les médecins)? Ou bien est-ce la dernière liberté de l'être humain que nous devons respecter?

(Je résume un peu: Konrad Michel conclut que les thérapies mises en place pour prévenir le suicides s'avèrent surtout efficaces chez les femmes et de citer un confrère: "Si quelqu'un peut me dire comment pousser les hommes à demander de l'aide, il recevra le prix Nobel.")

Notre vie est faite de projets et d'actions ciblées qui ne sont d'abord que des idées passagères et qui se transforment peu à peu en plans concrets. Notre vécu a une incidence sur nos projets. Ainsi, le suicide peut à un moment donné surgir comme option dans la biographie d'une personne. Cela se produit surtout lorsque d'autres objectifs et besoins (relations, travail, amour-propre) sont menacés. Il s'agit généralement de déceptions et blessures répétées qui ne sont pas conciliables avec l'image que nous avons de nous-mêmes.

Au moment de la crise, nombreux sont ceux qui croient ne plus rien valoir, être méchants, ne plus avoir le droit d'être sur terre. Ce refus de soi-même, cette fuite devant soi-même entraînent
une souffrance psychique atroce (...). Cette détresse est tellement traumatisante que la personne peut entrer dans un état qualifié de dissociatif.

(...) Les proches d'un suicidaire ont énormément de mal à comprendre que des personnes suicidaires puissent apparemment mener une vie tout à fait normale, et ce parfois jusqu'au moment où elles choisissent de se donner la mort.

(...) Les dépressions et la quasi-totalité des troubles psychiques font augmenter le risque du suicide. Il s'agit donc de les reconnaître et de les traiter. (...)

Il est frappant et révoltant de constater que tout le savoir et les connaissances de Michel Konrad n'auront pas suffi à sauver son propre fils. J'aimerais dire à tous les parents qui sont dans notre cas: Ne vous culpabilisez pas, si cela avait dépendu de vous, de votre amour pour votre enfant, de votre volonté de le protéger et de le sauver, il est clair que votre enfant serait en vie à l'heure actuelle.

Et voici les livres que je cite dans mon récit sur Tal:

Bibliographie

Bettelheim Bruno, Les Enfants du rêve, Robert Laffont, 1971.

Bodner Erika, Ich wollte doch nur dein Leben schützen, Erleben, Sinnsuche und Trost nach dem Verlust eines Kindes, Weishaupt Verlag, 2002.

Calvino Italo, Le Baron perché, Seuil, 2002.

Cocteau Jean, Opium, Stock, 2003

Fauré Christophe, Après le Suicide d'un proche, Vivre le deuil et se reconstruire, Albin Michel, 2007.

Favre Agnès, L'Envol de Sarah, Ma fille: sa vie, son suicide, Max Milo Editions, 2006.

Frankl Viktor E., Man's Search for Meaning, Beacon Press, 2006.

Gibran Khalil, Le Prophète, Castermann, 1956.

Gril Josette, Vivre après la mort de son enfant, Des parents témoignent, Albin Michel, 2007.

Hesse Hermann, Siddharta, Suhrkamp, 1981.

Juillerat-Degoumois Eliane, Peut-on survivre au suicide de son fils?, Editions à la Carte, 2006.

Kushner Harold, When Bad Things Happen to Good People, Anchor Books, 1981.

Mandell Sherri, The Blessing of a Broken Heart, The Toby Press, 2003.

Oz Amos, Une Histoire d'amour et de ténèbres, Gallimard, 2005.

Perret-Catipovic Maja, Le Suicide des jeunes, Comprendre, accompagner, prévenir, Editions Saint-Augustin, 2004.

Poivre d’Arvor Patrick, Lettres à l’absente, Albin Michel, 1993.

Poivre d’Arvor Patrick, Elle n’était pas d’ici, Albin Michel, 1995.

Poivre d’Arvor Véronique, À Solenn, Albin Michel, 2005.

Schirrmacher Frank, Minimum, Blessing, 2006.

Tordjman Sylvie et autres, Enfants surdoués en difficulté, Stock, 2005.

Wolpe Rabbi David, Making Loss Matter, Riverhead, 1999.

vendredi 4 décembre 2009

Chapitre quatre


Renaissance


Rentrer chez elle avec un nouveau-né fut une épreuve pour Ewel. Alors que l'allaitement s'était plutôt bien passé en clinique, el
le n'avait plus assez de lait à son retour à la maison. Tal était un nourrisson exigeant qui demandait à boire toutes les deux heures, dormait peu et hurlait beaucoup. Ewel ne savait pas encore qu'elle ne dormirait plus une nuit complète pendant les six prochaines années. Parfois, elle se demandait si l'agitation de son fils était due à sa circoncision: pour satisfaire à ce rituel primitif, ils n'avaient pas fait appel à un mohèl (rabbin responsable de la circoncision), mais à un chirurgien. C'est ainsi que Tal fut opéré en même temps que Samy, un petit musulman. Ewel se mit à rêver: elle espérait que ce serait là un signe de paix future.

Consternée, elle constatait que son corps s'affaiblissait de jour en jour. Sa mère lui répétait qu'une jeune accouchée était forte malgré sa sensibilité exacerbée; or, il n'en était rien. D'ordinaire vive et énergique, Ewel sentait que ses forces vitales l'avaient abandonnée. Les saignements qui avaient cessé en clinique recommencèrent à la maison. Peu à peu, la douleur rampante qui s'était manifestée au cinéma réapparut et s'installa en permanence dans son bas-ventre. Elle était fatiguée et irritable. Heureusement, Yoav se révéla être un père aimant, attentionné, débordant d'énergie. Dès son retour du travail, il revêtait son nouveau rôle, baignant, berçant, calmant son petit garçon, accordant un peu de répit à sa femme.

L'état d'Ewel continua à se détériorer. Comme son médecin avait pris ses vacances, elle se rendit chez son remplaçant pour un contrôle de routine. Elle lui signala ses symptômes inquiétants qu'il banalisa:

- Ce n'est rien! Vous devez avoir une infection de la matrice qui vous fatigue. Je vous prescris huit jours d'antibiotiques et vous verrez que cela vous remettra sur pieds.
En un premier temps, les médicaments entraînèrent effectivement une amélioration de son état. Or, peu après l'interruption du traitement, son corps se révolta de nouveau. Cette fois, le visage jovial et bronzé de son gynécologue n'exprima pas de joie, mais de l'inquiétude.

- Vous devez immédiatement retourner en clinique pour des ultrasons, lui lança-t-il, il y a quelque chose d'anormal.


Le lendemain, Ewel et Tal se retrouvèrent dans la même clinique où le dernier était venu au monde moins de deux mois plus
tôt: c'était un véritable retour à la case départ. Alors que la mère était opérée d'urgence d'un kyste ovarien, le bambin se retrouva dans la pouponnière parmi les nouveau-nés. Comme il mesurait presque soixante centimètres et pesait plus de six kilos, il paraissait un géant parmi les Lilliputiens. Les visiteurs exprimaient leur surprise à la vue de cet énorme nourrisson. Ewel, quant à elle, allait de mal en pis: une surinfection provoqua des vomissements et de la fièvre, de sorte que le corps médical était en alerte permanente. Epuisée, elle n'éprouvait plus le plaisir ni même l'envie de voir son bébé, tout lui était indifférent. Elle n'avait qu'un désir: en finir avec la souffrance, s'endormir définitivement. Même la morphine qu'on lui administra ne la soulageait plus.

Et pourtant, une semaine environ après son hospitalisation, elle se réveilla un matin transformée. La douleur avait presque disparu et lorsque l'infirmière entra en pous
sant Tal dans un couffin presque trop petit pour lui, elle se redressa et sourit à son bébé.
- Salut mon bonhomme, mon petit Talisman! Je suis bien contente de te voir!

- C'est moi qui suis content de vous voir, lui lança le médecin qui entrait au même moment pour sa visite matinale, vous nous avez fait très peur!
- Pourquoi donc?

- Votre état fiévreux, vos délires et votre état général: tout cela n'a pas été très encourageant. Mais vous voilà tirée d'affaire, j'en suis ravi.
Le visage du gynécologue reprit l'expression joviale qu'elle appréciait tant chez lui. Elle réussit à se lever et à faire quelques pas. Le même après-midi, elle poussa le couffin à travers le couloir de la clinique.

Dans la pouponnière, elle fit une découverte bouleversante: un bébé trisomique gesticulait dans un lit à barreaux:
- Ses parents ont décidé de l'abandonner à la naissance, lui expliqua la soignante, alors qu'Ewel restait figée devant la couche du petit être. Après ces journées de lutte pour sa survie, Ewel se sentit soudain envahie d'une grande tristesse: comment des parents avaient-ils pu abandonner un nourrisson, même handicapé? Elle n'oublierait plus jamais ce petit, elle regretterait de ne pas l'avoir emmené avec elle, elle y repenserait régulièrement. Peu avant la mort de Tal, elle apprendrait par hasard que le bambin était en réalité une fillette qui était décédée avant sa première année.

Le lendemain, un jour avant de quitter la clinique, Ewel prit une initiative étrange: écrire des lettres à un Tal qu'elle imaginait adulte, lisant un jour ses missives:

Mon chéri,
Je t'écrirai de temps en temps pour noter les pensées éphémères qui nous concernent. Je t'ai désiré, rêvé, voulu. Pendant neuf mois, je t'ai imaginé. La réalité - toi - dépasse toutes mes espérances. Tu es magnifique: une mère n'est jamais objective, mais moi, je sais que tu es superbe! J'ai voulu ta vie et je veux que tu vives tant que je serai vivante. Et pourtant, petit Tal, cette aspiration à la vie, cet instinct peut-être, je ne les ai pas toujours eus. Adolescente, la vie me répugnait, j'admirais les suicidés célèbres - Robert Schumann, Stephan Zweig, Marilyn Monroe etc. - et je reprochais à mes parents de m'avoir fait endurer la terrible épreuve de la vie. Maintenant tu es là et tu te blottis dans les bras des infirmières qui s'occupent de toi. J'espère qu'un jour tu aimeras la vie! Qu'un jour, tu aimeras les femmes! Qu'un jour que tu aimeras, tout simplement. La vie n'est jamais facile. Malgré ta venue en clinique avec moi, la maladie nous a séparés pendant quelques jours. Mais cette séparation n'est rien comparée à celle du petit trisomique abandonné qui reposait à tes côtés dans la pouponnière. Jamais je ne t'abandonnerai, mon chéri!

Plus tard, Ewel se rappela son séjour en clinique avec gratitude. Elle était consciente que, si elle avait vécu au début et non à la fin du vingtième siècle, on aurait dit qu'elle était morte en couches. Probablement, si elle était partie à cette période de sa vie, le suicide de Tal à dix-huit ans aurait suscité compréhension et compassion: "il n'a pas supporté la séparation d'avec sa mère et a fini par la rejoindre", aurait-on dit. De toute façon, les vœux exprimés dans la première lettre d'Ewel ne se réalisèrent pas. Tal n'aima pas suffisamment la vie, ni les femmes.

Quelques mois après l'opération, Ewel fut bouleversée par une nouvelle tragique. Suite à un accident à moto, le jeune époux de sa cousine germaine Hilde se retrouva soudain dans un coma dont il ne se relèverait plus. Il avait été pressé ce soir-là de quitter son travail et de rejoindre sa jeune femme et leur bambin âgé de six semaines tout juste. Dans un virage serré, un chauffard égaré sur la voie de gauche le faucha. Ewel n'avait pas encore vraiment pris conscience jusque-là que la vie peut soudain basculer: on s'installe sur une moto, on reçoit une lettre ou on s'affaire devant un ordinateur. Ce qui a été n’est plus.



jeudi 3 décembre 2009

Chapitre trois


Naissance


Une fois de plus, Ewel attendait Yoav impatiemment. Elle tenait dans une main les billets de cinéma et pour calmer son impatience, croquait à l'aide de l'autre une barre de chocolat. Soudain, elle sentit une sensation familière dans son bas-ventre. C'était une douleur sourde, un tiraillement intérieur auquel elle était habituée depuis qu'elle avait l'âge de douze ans. Pas besoin de s'affoler donc. Yoav arriva essoufflé alors que la bande d'annonces publicitaires défilait déjà. Le jeune couple n'eut aucune difficulté à trouver une place dans la salle pratiquement vide.


Lorsqu'ils quittèrent le cinéma une heure et demie plus tard, quelque peu déçus par la comédie à laquelle ils venaient d'assister, Yoav informa Ewel de son intention de retrouver ses amis à son club de karaté. Moins en forme que d'ordinaire, elle préféra rentrer à la maison. Au moment de franchir le seuil de la porte de leur petit deux-pièces, la douleur sourde se métamorphosa en de puissantes contractions. Prise de panique, elle téléphona immédiatement à la sage-femme de la clinique qui se voulut rassurante ou routinière:

- Calmez-vous, madame! Vous le savez, un premier accouchement dure en moyenne huit heures: si vos contractions ne viennent que de commencer, vous accoucherez demain matin!

- Mais j'ai mal, j'ai peur, je suis seule à la maison!

- Alors, prenez un bon bain chaud. Relaxez-vous, ça vous soulagera! Vous pourrez nous rappeler dans quelques heures.

Ewel fit couler un bain, se glissa dans la chaleur réconfortante de l'eau et respira comme elle l'avait appris aux cours de préparation à l'accouchement avec Madame Nabi. Cette sage-femme d'une grande humanité avait tenu des propos singuliers qui auraient amusé Ewel en temps normal. En effet, elle prétendait qu'on attendait l'arrivée du messie en cet an de grâce mil neuf cents quatre-vingt-huit. Au lieu de lui répondre qu'elle se considérait comme athée, Ewel se mit à imaginer qu'elle était l'élue et qu'elle portait en son sein le rédempteur. A cette pensée farfelue, elle esquissa un sourire rapide. Une douleur violente, insupportable l'arracha à ses pensées insensées. Elle hissa alors son corps lourd et endolori hors de la baignoire, enfila un peignoir et téléphona à son mari:

- Yoav, tu dois rentrer à la maison!
- Laisse-moi encore une petite demi-heure, Ewel, nous sommes en pleine discussion sur l'avenir du club!

- Tu rentres tout de suite! hurla-t-elle, désespérée.

Un peu plus de deux heures après le coup de fil, elle embrassait fièrement et tendrement un magnifique nourrisson chauve à la mine renfrognée et à l'expression fâchée, visiblement irrité d'avoir été poussé hors de son nid douillet par une force qu'il ne pouvait maîtriser. La naissance avait été brutale: Ewel était arrivée à la clinique le col de l'utérus presque complètement dilaté, ensanglantée; le gynécologue avait eu juste le temps de la rejoindre et le bébé était sorti avec une violence, une détermination inouïes: il avait tout déchiré sur son passage. Ses cris, sa taille, son poids laissaient présager un petit garçon en pleine forme que le corps médical ne se lassa pas de complimenter. Lorsqu'on le rapporta à Ewel, elle le salua tendrement:

- Bonjour, Talisman, bienvenue dans notre monde! Qu'est-ce que tu es beau! Allons, chéri, ouvre tes yeux, regarde ton père et ta mère!

Le nouveau-né refusa d'obtempérer. Il garderait ses yeux clos pendant deux jours encore, peu enclin à vouloir découvrir ses parents et le monde qui l'entourait. Fiers, heureux, mais également inquiets face à la tâche qui leur incombait dès lors, Yoav et Ewel vivaient un moment extraordinaire, un bonheur encore jamais connu, jamais égalé. Ewel embrassa son petit qui se blottit sur sa poitrine. Le jeune père fut le premier à revenir à la réalité avec une remarque qui blessa sa femme:

- Au fond, dit-il, un accouchement n'est pas plus difficile qu'un stage intensif de karaté!

Lorsque la nourrice vint chercher l'enfant, la sage-femme demanda à Ewel de se lever pour gagner sa chambre. Celle-ci se dressa avec détermination et s'effondra aussitôt, ses forces l'ayant abandonnée. Une infirmière chercha précipitamment une chaise roulante sur laquelle on l'installa et qu'elle poussa à travers un long couloir où flottait une odeur de lys à cause des nombreux bouquets de fleurs déposés là, pendant la nuit. Cela lui parut étrange, mais la jeune femme imagina à ce moment qu'on la menait à sa propre tombe.


Heureusement, ce n'était qu'une illusion: sa vie continua, celle de Tal ne faisant que commencer. Vers six heures du matin, des hurlements de bébés arrachèrent Ewel de son sommeil superficiel. Surprise, elle dressa l'oreille, elle repéra une voix plus forte, plus grave qui dominait les cris aigus des autres nourrissons. En son for intérieur, elle espéra que ce ne fût pas celle de son enfant. Mais les cris impressionnants s'approchèrent de sa chambre et inondèrent la pièce lorsque la nurse ouvrit la porte. Le bébé remuant, hurleur était bel et bien le sien. Contrairement à la veille, où le petit Tal avait refusé son sein, il se précipita sur son sein et se mit à téter vigoureusement. Elle fut surprise par les contractions douloureuses qu'engendrait l'allaitement. Or, le soulagement de pouvoir calmer le petit était plus puissant que la souffrance physique.

Tal resta à ses côtés dès le premier jour: la famille, les amis honorèrent la mère et le fils de leur visite et de leurs cadeaux. Deux jours plus tard, peu avant midi, le téléphone retentit et une voix inconnue se présenta:

- Bonjour, ici Bernard Mottiez de l'Office d'Etat Civil, votre enfant vient d'être enregistré sous le prénom de Tal; or, nous ne pouvons pas accepter ce nom car il ne définit pas son sexe.
Ewel réagit avec étonnement:

- C'est très ennuyeux, c'est le seul prénom que mon mari et moi avons fini par retenir.
Elle n'allait tout de même pas lui expliquer les difficultés qu'ils avaient eues à trouver un nom.
- Vous devrez toutefois choisir un autre prénom ou alors en rajouter un deuxième qui permettra d'identifier le sexe de l'enfant, répéta le fonctionnaire.
- Mais comment? Mon mari n'est pas là et je ne peux pas improviser un nom pour mon enfant toute seule.

- Eh bien! Essayez de joindre votre mari et rappelez-moi au 703428 dès que vous aurez trouvé une solution.
Une solution, une solution … voilà typiquement une expression de bureaucrate!

Ewel se passa la main dans ses cheveux ébouriffés.
Elle regarda son petit dans le couffin transparent et soupira. Elle finit par composer le numéro de leur domicile et fut soulagée d'entendre la voix profonde de son mari qui la rassura aussitôt.

- Pas de problème, on lui rajoute le nom de David, Tal David, ça sonne bien, non?

C'est ainsi qu'après de longs mois d'hésitations, leur petit garçon reçut en quelques secondes le nom d'un grand et terrible roi biblique caractérisé par quatre qualificatifs: courageux, ambitieux, musical et tyrannique. Selon la tradition juive, un changement de nom peut entraîner un changement de destin.