dimanche 6 décembre 2009

Première année de Tal






Au lieu de scanner l'album, j'ai réalisé des photos numériques. La qualité n'est pas extraordinaire, mais cela me permet d'afficher plus de photos, plus rapidement!

Chapitre cinq

Passé

Ewel était installée sur la chaise à bascule, son fauteuil d'allaitement; Tal s'était assoupi dans ses bras. Depuis son retour de clinique, elle était contemplative et rêvait en observant le ciel. Elle cherchait parmi les nuages et les traînées laissées par les avions des signes présageant un avenir radieux. Les traces dessinaient effectivement d'énormes lettres majuscules qu'elle tentait de décrypter: souvent elle y reconnaissait TAL. Alors qu'elle cherchait à lire l'avenir, paradoxalement, elle pensait au passé, à sa rencontre avec Yoav.

Rien de bien romantique au fond; en fait, ils n'auraient pas dû se rencontrer. A la fin de ses études secondaires, Ewel était partie en Israël dans l'idée de vivre une année "sabbatique" avant de commencer l'université. Elle avait obtenu une place comme volontaire dans un kibboutz surplombant la Méditerranée à une dizaine de kilomètres au nord de Tel Aviv. Les premiers jours de son volontariat, elle travailla dans la grande cuisine communautaire où elle devait nettoyer des cageots entiers de légumes, peler des montagnes de pommes de terre et de carottes, pleurer en silence au contact des oignons. C'est là qu'elle rencontra Sara, une femme d'environ cinquante ans, qui l'impressionna par sa joie de vivre, son énergie exemplaire et son aménité: elle proposa à Ewel de venir goûter ses gâteaux faits maison après le travail.

L'après-midi passée en compagnie de Sara fut un peu bouleversée par la découverte d'un détail troublant sur l'avant-bras gauche de son hôtesse, un tatouage maladroit qu'Ewel déchiffra avec peine: A-6223. Elle comprit aussitôt qu'il s'agissait là d'un numéro qui avait été attribué dans un camp de concentration. Ses soupçons furent confirmés lorsqu'elle interrogea d'autres membres du kibboutz. Sara avait réussi à survivre au plus notoi
re des camps nazis, Auschwitz-Birkenau. Elle était l'unique survivante d'une grande famille hongroise.

Ewel repensa à l'histoire de ses propres origines: alors qu'elle avait grandi en Suisse, sa famille était allemande. Son grand-père s'était enorgueilli d'avoir été un membre précoce de la NSDAP. Après avoir collaboré à la mise en place de la défense antiaérienne de Berlin, il avait servi avec la Wehrmacht en Italie. Il jurait de n'avoir fait de mal à quiconque, mais elle ne possédait pas de preuves tangibles de son innocence. D'après elle, ce furent précisément de petits citoyens "innocents" comme lui qui avaient contribué à la montée du nazisme.

L'intérêt d'Ewel pour l'histoire, son conflit avec son identité allemande, l'avaient éloignée de son pays d'origine et constituaient deux raisons de vouloir partir pour Israël. Quelques mois avant son départ, elle avait accompli un travail de recherche sur la situation du Proche-Orient, intitulé "l'enjeu de Camp David". Elle y avait conclu qu'il ne pouvait pas y avoir de paix séparée entre Egypte et Israël, que la situation était désespérément bloquée. Or, moins de deux semaines après la reddition de son travail, les deux états ennemis s'étaient retrouvés autour de la table de négociations de Camp David pour signer l'invraisemblable accord. Malgré son analyse pertinente, elle n'avait pas su prédire cette heureuse issue.

Au lendemain de l'invitation de Sara, la coordinatrice du travail envoya Ewel dans la fabrique de luminaires du kibboutz. C'est là qu'elle rencontra Yoav, le fils de Sara. Ils se plurent immédiatement et décidèrent de partir en excursion sur les hauteurs du Golan où il avait accompli son service militaire pendant trois ans et demi. A leur retour, ils se considérèrent comme un couple, même si leur relation fut source de malentendus dès le premier instant. Elle avait été vexée parce qu'il s'était endormi immédiatement après leur étreinte, il avait été fâché parce qu'elle avait refusé de se baigner dans l'eau thermale d'El Khama où il avait tant voulu l'emmener, elle était à la fois déçue et touchée parce qu'il avait cédé sa place assise dans le car à une dame d'âge moyen au lieu d'accomplir le long voyage de retour à ses côtés.

Alors qu'ils pensaient refaire à eux deux le passé, leurs sensibilités contraires, leurs antagonismes culturels et leurs fortes personnalités caractérisèrent leur relation dès les premiers instants. Ewel avait trouvé un poème composé par Yoav en anglais et q
u'elle conservait précieusement:

Une jeune fille réservée
qui se considère comme une femme,
Fille d'un sang froid et cruel,
Cultivé et progressiste,
A travers des déceptions et des crises
A frayé son chemin vers moi,

Et j'ai trouvé un chemin vers elle.
Fils de la souffrance et des survivants,

Des faibles et des écrasés

Qui demandent réconfort et abri
Auprès des ombres qui hantent l'esprit,

Et comme deux pôles opposés,

Nous nous attirons fortement.


A cause de Yoav, Ewel passa quatre longues années en Israël. La vie y était un défi quotidien: apprendre l'hébreu, réussir les tests d'admission à l'université, quitter le kibboutz et s'établir à Tel Aviv, gagner un salaire de misère, se confronter à une inflation galopante, terminer les études, supporter la première guerre du Liban, la mobilisation de Yoav et le pire: enterrer des amis tombés pendant les hostilités. Un jour, Ewel en eut assez et décida de rentrer en Suisse où Yoav la rejoignit un an et demi plus tard. Ils finirent par se marier et avoir un enfant, un garçon superbe: Tal.

Alors qu'elle berçait son petit sur la chaise à bascule, le téléphone retentit. Elle entreposa son nourrisson sur une couverture à ras le sol et saisit le combiné:
- Allô, Ewel? C'est Guil!

- Shalom Guil! Ma nishma? répondit-elle joyeusement
en reconnaissant la voix de son beau-frère.
- Je vais bien, très bien! Je t'appelle pour t'annoncer la naissance d'un nouveau cousin de Tal.

- Encore un garçon! Mais c'est incroyable, le cinquième garçon! Et comment s'appelle-t-il?

- Mor!

- Mort? Ewel marqua une pause pour reprendre son souffle:
- Mort, mais ça ne va pas, ce n'est pas un nom!

- Comment ça, ce n'est pas un nom, c'est un nom magnifique, tu ne connais pas le sens de ce mot?
Ewel détestait qu'on la considère comme une ignorante:
- Euh! C'est-à-dire, non, pas vraiment.

- Mor signifie "parfum" ou "essence", si tu veux.
- Mais Guil, pourquoi n'avez vous pas donné un nom de plantes comme aux quatre autres garçons?

Son beau-frère lui expliqua la raison qu'elle oublia aussitôt, tant elle était plongée dans ses pensées: Tal et Mor, Mor et Tal, ça donnait "mortal". Dire que sa belle-sœur avait des origines brésiliennes! Comment n'avait-elle pas réfléchi à cela? Pour dépasser son dépit, Ewel décida d'en faire une sorte de plaisanterie morbide. De toute façon Mor et Tal deviendraient de grands amis; elle en était convaincue et il en fut ainsi.

Tal et son cousin Mor

samedi 5 décembre 2009

Bibliographie

Dans un livre, la bibliographie figure à la fin, mais on peut la consulter à tout moment.
Dans un blog qui se déroule sur la durée, on ne peut connaître la bibliographie que si elle est affichée. Voici donc la série des livres qui m'ont aidé à survivre et à essayer de comprendre. La liste en-bas ne contient que les ouvrages que je cite dans mon récit. J'ai évidemment lu d'autres livres comme:

- Lytta Basset, Ce lien qui ne meurt jamais, Albin Michel, 2007

A vrai dire, je n'ai rien compris à son discours qui est trop irrationnel pour l'esprit cartésien que je m'efforce d'être.

- Christian Baudelet, Roger Establet, Durkheim et le suicide, PUF, 7ème édition 2007

Une analyse sociologique du suicide, trop théorique pour moi.

- Hans-Balz Peter, Pascal Mösli et autres, Suicide, La fin d'un tabou?, Labor et Fides, 2003

Des essais de psychologues, médecins, théologiens sur ce terrible sujet. Je copie ici le témoignage d'un Bernois, docteur et professeur en psychiatrie, Dr Konrad Michel, qui m'a le plus marquée:

"De quoi ont besoin les personnes suicidaires?"

On m'a demandé de rédiger un exposé parce que je possède une longue expérience de l'analyse du comportement suicidaire et de la prévention du suicide. Je puis donc me considérer comme expert en la matière. Mais aujourd'hui je parle en tant que père qui a perdu son fils par le suicide le 24 novembre 2001.

Chacun(e) peut être touché(e).

De par mon travail de thérapeute, je connais bien la détresse des proches qui ont perdu un être cher par suicide - certains sont anéantis pendant des années, parfois pour toujours. Aux USA, on compte qu'en moyenne six proches sont touchés par un suicide. Ces personnes se qualifient de "suicide survivors". A l'improviste, la catastrophe se produit dans la famille et il faut tenter de continuer à vivre (...) A présent, je suis moi-même un "suicide survivor".

Je suis effrayé par le nombre de jeunes hommes qui se sont ôté la vie dans notre entourage au cours de ces derniers mois (...) Les proches disent: "Personne ne s'y attendait", ou bien: "Nous le sentions venir, mais nous étions impuissants". (...) L'intention suicidaire est privée, secrète.

Pourquoi?

Ce n'est que maintenant que je me rends compte que nous en savons bien peu sur la mort par suicide.

Le suicide a engendré une série de théories intelligentes (...) mais pas une seule ne suffit à expliquer un tant soit peu les raisons pour lesquelles des personnes se suicident. (...)

Peut-on dire que le suicide nous concerne tous (et en particulier les médecins)? Ou bien est-ce la dernière liberté de l'être humain que nous devons respecter?

(Je résume un peu: Konrad Michel conclut que les thérapies mises en place pour prévenir le suicides s'avèrent surtout efficaces chez les femmes et de citer un confrère: "Si quelqu'un peut me dire comment pousser les hommes à demander de l'aide, il recevra le prix Nobel.")

Notre vie est faite de projets et d'actions ciblées qui ne sont d'abord que des idées passagères et qui se transforment peu à peu en plans concrets. Notre vécu a une incidence sur nos projets. Ainsi, le suicide peut à un moment donné surgir comme option dans la biographie d'une personne. Cela se produit surtout lorsque d'autres objectifs et besoins (relations, travail, amour-propre) sont menacés. Il s'agit généralement de déceptions et blessures répétées qui ne sont pas conciliables avec l'image que nous avons de nous-mêmes.

Au moment de la crise, nombreux sont ceux qui croient ne plus rien valoir, être méchants, ne plus avoir le droit d'être sur terre. Ce refus de soi-même, cette fuite devant soi-même entraînent
une souffrance psychique atroce (...). Cette détresse est tellement traumatisante que la personne peut entrer dans un état qualifié de dissociatif.

(...) Les proches d'un suicidaire ont énormément de mal à comprendre que des personnes suicidaires puissent apparemment mener une vie tout à fait normale, et ce parfois jusqu'au moment où elles choisissent de se donner la mort.

(...) Les dépressions et la quasi-totalité des troubles psychiques font augmenter le risque du suicide. Il s'agit donc de les reconnaître et de les traiter. (...)

Il est frappant et révoltant de constater que tout le savoir et les connaissances de Michel Konrad n'auront pas suffi à sauver son propre fils. J'aimerais dire à tous les parents qui sont dans notre cas: Ne vous culpabilisez pas, si cela avait dépendu de vous, de votre amour pour votre enfant, de votre volonté de le protéger et de le sauver, il est clair que votre enfant serait en vie à l'heure actuelle.

Et voici les livres que je cite dans mon récit sur Tal:

Bibliographie

Bettelheim Bruno, Les Enfants du rêve, Robert Laffont, 1971.

Bodner Erika, Ich wollte doch nur dein Leben schützen, Erleben, Sinnsuche und Trost nach dem Verlust eines Kindes, Weishaupt Verlag, 2002.

Calvino Italo, Le Baron perché, Seuil, 2002.

Cocteau Jean, Opium, Stock, 2003

Fauré Christophe, Après le Suicide d'un proche, Vivre le deuil et se reconstruire, Albin Michel, 2007.

Favre Agnès, L'Envol de Sarah, Ma fille: sa vie, son suicide, Max Milo Editions, 2006.

Frankl Viktor E., Man's Search for Meaning, Beacon Press, 2006.

Gibran Khalil, Le Prophète, Castermann, 1956.

Gril Josette, Vivre après la mort de son enfant, Des parents témoignent, Albin Michel, 2007.

Hesse Hermann, Siddharta, Suhrkamp, 1981.

Juillerat-Degoumois Eliane, Peut-on survivre au suicide de son fils?, Editions à la Carte, 2006.

Kushner Harold, When Bad Things Happen to Good People, Anchor Books, 1981.

Mandell Sherri, The Blessing of a Broken Heart, The Toby Press, 2003.

Oz Amos, Une Histoire d'amour et de ténèbres, Gallimard, 2005.

Perret-Catipovic Maja, Le Suicide des jeunes, Comprendre, accompagner, prévenir, Editions Saint-Augustin, 2004.

Poivre d’Arvor Patrick, Lettres à l’absente, Albin Michel, 1993.

Poivre d’Arvor Patrick, Elle n’était pas d’ici, Albin Michel, 1995.

Poivre d’Arvor Véronique, À Solenn, Albin Michel, 2005.

Schirrmacher Frank, Minimum, Blessing, 2006.

Tordjman Sylvie et autres, Enfants surdoués en difficulté, Stock, 2005.

Wolpe Rabbi David, Making Loss Matter, Riverhead, 1999.

vendredi 4 décembre 2009

Chapitre quatre


Renaissance


Rentrer chez elle avec un nouveau-né fut une épreuve pour Ewel. Alors que l'allaitement s'était plutôt bien passé en clinique, el
le n'avait plus assez de lait à son retour à la maison. Tal était un nourrisson exigeant qui demandait à boire toutes les deux heures, dormait peu et hurlait beaucoup. Ewel ne savait pas encore qu'elle ne dormirait plus une nuit complète pendant les six prochaines années. Parfois, elle se demandait si l'agitation de son fils était due à sa circoncision: pour satisfaire à ce rituel primitif, ils n'avaient pas fait appel à un mohèl (rabbin responsable de la circoncision), mais à un chirurgien. C'est ainsi que Tal fut opéré en même temps que Samy, un petit musulman. Ewel se mit à rêver: elle espérait que ce serait là un signe de paix future.

Consternée, elle constatait que son corps s'affaiblissait de jour en jour. Sa mère lui répétait qu'une jeune accouchée était forte malgré sa sensibilité exacerbée; or, il n'en était rien. D'ordinaire vive et énergique, Ewel sentait que ses forces vitales l'avaient abandonnée. Les saignements qui avaient cessé en clinique recommencèrent à la maison. Peu à peu, la douleur rampante qui s'était manifestée au cinéma réapparut et s'installa en permanence dans son bas-ventre. Elle était fatiguée et irritable. Heureusement, Yoav se révéla être un père aimant, attentionné, débordant d'énergie. Dès son retour du travail, il revêtait son nouveau rôle, baignant, berçant, calmant son petit garçon, accordant un peu de répit à sa femme.

L'état d'Ewel continua à se détériorer. Comme son médecin avait pris ses vacances, elle se rendit chez son remplaçant pour un contrôle de routine. Elle lui signala ses symptômes inquiétants qu'il banalisa:

- Ce n'est rien! Vous devez avoir une infection de la matrice qui vous fatigue. Je vous prescris huit jours d'antibiotiques et vous verrez que cela vous remettra sur pieds.
En un premier temps, les médicaments entraînèrent effectivement une amélioration de son état. Or, peu après l'interruption du traitement, son corps se révolta de nouveau. Cette fois, le visage jovial et bronzé de son gynécologue n'exprima pas de joie, mais de l'inquiétude.

- Vous devez immédiatement retourner en clinique pour des ultrasons, lui lança-t-il, il y a quelque chose d'anormal.


Le lendemain, Ewel et Tal se retrouvèrent dans la même clinique où le dernier était venu au monde moins de deux mois plus
tôt: c'était un véritable retour à la case départ. Alors que la mère était opérée d'urgence d'un kyste ovarien, le bambin se retrouva dans la pouponnière parmi les nouveau-nés. Comme il mesurait presque soixante centimètres et pesait plus de six kilos, il paraissait un géant parmi les Lilliputiens. Les visiteurs exprimaient leur surprise à la vue de cet énorme nourrisson. Ewel, quant à elle, allait de mal en pis: une surinfection provoqua des vomissements et de la fièvre, de sorte que le corps médical était en alerte permanente. Epuisée, elle n'éprouvait plus le plaisir ni même l'envie de voir son bébé, tout lui était indifférent. Elle n'avait qu'un désir: en finir avec la souffrance, s'endormir définitivement. Même la morphine qu'on lui administra ne la soulageait plus.

Et pourtant, une semaine environ après son hospitalisation, elle se réveilla un matin transformée. La douleur avait presque disparu et lorsque l'infirmière entra en pous
sant Tal dans un couffin presque trop petit pour lui, elle se redressa et sourit à son bébé.
- Salut mon bonhomme, mon petit Talisman! Je suis bien contente de te voir!

- C'est moi qui suis content de vous voir, lui lança le médecin qui entrait au même moment pour sa visite matinale, vous nous avez fait très peur!
- Pourquoi donc?

- Votre état fiévreux, vos délires et votre état général: tout cela n'a pas été très encourageant. Mais vous voilà tirée d'affaire, j'en suis ravi.
Le visage du gynécologue reprit l'expression joviale qu'elle appréciait tant chez lui. Elle réussit à se lever et à faire quelques pas. Le même après-midi, elle poussa le couffin à travers le couloir de la clinique.

Dans la pouponnière, elle fit une découverte bouleversante: un bébé trisomique gesticulait dans un lit à barreaux:
- Ses parents ont décidé de l'abandonner à la naissance, lui expliqua la soignante, alors qu'Ewel restait figée devant la couche du petit être. Après ces journées de lutte pour sa survie, Ewel se sentit soudain envahie d'une grande tristesse: comment des parents avaient-ils pu abandonner un nourrisson, même handicapé? Elle n'oublierait plus jamais ce petit, elle regretterait de ne pas l'avoir emmené avec elle, elle y repenserait régulièrement. Peu avant la mort de Tal, elle apprendrait par hasard que le bambin était en réalité une fillette qui était décédée avant sa première année.

Le lendemain, un jour avant de quitter la clinique, Ewel prit une initiative étrange: écrire des lettres à un Tal qu'elle imaginait adulte, lisant un jour ses missives:

Mon chéri,
Je t'écrirai de temps en temps pour noter les pensées éphémères qui nous concernent. Je t'ai désiré, rêvé, voulu. Pendant neuf mois, je t'ai imaginé. La réalité - toi - dépasse toutes mes espérances. Tu es magnifique: une mère n'est jamais objective, mais moi, je sais que tu es superbe! J'ai voulu ta vie et je veux que tu vives tant que je serai vivante. Et pourtant, petit Tal, cette aspiration à la vie, cet instinct peut-être, je ne les ai pas toujours eus. Adolescente, la vie me répugnait, j'admirais les suicidés célèbres - Robert Schumann, Stephan Zweig, Marilyn Monroe etc. - et je reprochais à mes parents de m'avoir fait endurer la terrible épreuve de la vie. Maintenant tu es là et tu te blottis dans les bras des infirmières qui s'occupent de toi. J'espère qu'un jour tu aimeras la vie! Qu'un jour, tu aimeras les femmes! Qu'un jour que tu aimeras, tout simplement. La vie n'est jamais facile. Malgré ta venue en clinique avec moi, la maladie nous a séparés pendant quelques jours. Mais cette séparation n'est rien comparée à celle du petit trisomique abandonné qui reposait à tes côtés dans la pouponnière. Jamais je ne t'abandonnerai, mon chéri!

Plus tard, Ewel se rappela son séjour en clinique avec gratitude. Elle était consciente que, si elle avait vécu au début et non à la fin du vingtième siècle, on aurait dit qu'elle était morte en couches. Probablement, si elle était partie à cette période de sa vie, le suicide de Tal à dix-huit ans aurait suscité compréhension et compassion: "il n'a pas supporté la séparation d'avec sa mère et a fini par la rejoindre", aurait-on dit. De toute façon, les vœux exprimés dans la première lettre d'Ewel ne se réalisèrent pas. Tal n'aima pas suffisamment la vie, ni les femmes.

Quelques mois après l'opération, Ewel fut bouleversée par une nouvelle tragique. Suite à un accident à moto, le jeune époux de sa cousine germaine Hilde se retrouva soudain dans un coma dont il ne se relèverait plus. Il avait été pressé ce soir-là de quitter son travail et de rejoindre sa jeune femme et leur bambin âgé de six semaines tout juste. Dans un virage serré, un chauffard égaré sur la voie de gauche le faucha. Ewel n'avait pas encore vraiment pris conscience jusque-là que la vie peut soudain basculer: on s'installe sur une moto, on reçoit une lettre ou on s'affaire devant un ordinateur. Ce qui a été n’est plus.



jeudi 3 décembre 2009

Chapitre trois


Naissance


Une fois de plus, Ewel attendait Yoav impatiemment. Elle tenait dans une main les billets de cinéma et pour calmer son impatience, croquait à l'aide de l'autre une barre de chocolat. Soudain, elle sentit une sensation familière dans son bas-ventre. C'était une douleur sourde, un tiraillement intérieur auquel elle était habituée depuis qu'elle avait l'âge de douze ans. Pas besoin de s'affoler donc. Yoav arriva essoufflé alors que la bande d'annonces publicitaires défilait déjà. Le jeune couple n'eut aucune difficulté à trouver une place dans la salle pratiquement vide.


Lorsqu'ils quittèrent le cinéma une heure et demie plus tard, quelque peu déçus par la comédie à laquelle ils venaient d'assister, Yoav informa Ewel de son intention de retrouver ses amis à son club de karaté. Moins en forme que d'ordinaire, elle préféra rentrer à la maison. Au moment de franchir le seuil de la porte de leur petit deux-pièces, la douleur sourde se métamorphosa en de puissantes contractions. Prise de panique, elle téléphona immédiatement à la sage-femme de la clinique qui se voulut rassurante ou routinière:

- Calmez-vous, madame! Vous le savez, un premier accouchement dure en moyenne huit heures: si vos contractions ne viennent que de commencer, vous accoucherez demain matin!

- Mais j'ai mal, j'ai peur, je suis seule à la maison!

- Alors, prenez un bon bain chaud. Relaxez-vous, ça vous soulagera! Vous pourrez nous rappeler dans quelques heures.

Ewel fit couler un bain, se glissa dans la chaleur réconfortante de l'eau et respira comme elle l'avait appris aux cours de préparation à l'accouchement avec Madame Nabi. Cette sage-femme d'une grande humanité avait tenu des propos singuliers qui auraient amusé Ewel en temps normal. En effet, elle prétendait qu'on attendait l'arrivée du messie en cet an de grâce mil neuf cents quatre-vingt-huit. Au lieu de lui répondre qu'elle se considérait comme athée, Ewel se mit à imaginer qu'elle était l'élue et qu'elle portait en son sein le rédempteur. A cette pensée farfelue, elle esquissa un sourire rapide. Une douleur violente, insupportable l'arracha à ses pensées insensées. Elle hissa alors son corps lourd et endolori hors de la baignoire, enfila un peignoir et téléphona à son mari:

- Yoav, tu dois rentrer à la maison!
- Laisse-moi encore une petite demi-heure, Ewel, nous sommes en pleine discussion sur l'avenir du club!

- Tu rentres tout de suite! hurla-t-elle, désespérée.

Un peu plus de deux heures après le coup de fil, elle embrassait fièrement et tendrement un magnifique nourrisson chauve à la mine renfrognée et à l'expression fâchée, visiblement irrité d'avoir été poussé hors de son nid douillet par une force qu'il ne pouvait maîtriser. La naissance avait été brutale: Ewel était arrivée à la clinique le col de l'utérus presque complètement dilaté, ensanglantée; le gynécologue avait eu juste le temps de la rejoindre et le bébé était sorti avec une violence, une détermination inouïes: il avait tout déchiré sur son passage. Ses cris, sa taille, son poids laissaient présager un petit garçon en pleine forme que le corps médical ne se lassa pas de complimenter. Lorsqu'on le rapporta à Ewel, elle le salua tendrement:

- Bonjour, Talisman, bienvenue dans notre monde! Qu'est-ce que tu es beau! Allons, chéri, ouvre tes yeux, regarde ton père et ta mère!

Le nouveau-né refusa d'obtempérer. Il garderait ses yeux clos pendant deux jours encore, peu enclin à vouloir découvrir ses parents et le monde qui l'entourait. Fiers, heureux, mais également inquiets face à la tâche qui leur incombait dès lors, Yoav et Ewel vivaient un moment extraordinaire, un bonheur encore jamais connu, jamais égalé. Ewel embrassa son petit qui se blottit sur sa poitrine. Le jeune père fut le premier à revenir à la réalité avec une remarque qui blessa sa femme:

- Au fond, dit-il, un accouchement n'est pas plus difficile qu'un stage intensif de karaté!

Lorsque la nourrice vint chercher l'enfant, la sage-femme demanda à Ewel de se lever pour gagner sa chambre. Celle-ci se dressa avec détermination et s'effondra aussitôt, ses forces l'ayant abandonnée. Une infirmière chercha précipitamment une chaise roulante sur laquelle on l'installa et qu'elle poussa à travers un long couloir où flottait une odeur de lys à cause des nombreux bouquets de fleurs déposés là, pendant la nuit. Cela lui parut étrange, mais la jeune femme imagina à ce moment qu'on la menait à sa propre tombe.


Heureusement, ce n'était qu'une illusion: sa vie continua, celle de Tal ne faisant que commencer. Vers six heures du matin, des hurlements de bébés arrachèrent Ewel de son sommeil superficiel. Surprise, elle dressa l'oreille, elle repéra une voix plus forte, plus grave qui dominait les cris aigus des autres nourrissons. En son for intérieur, elle espéra que ce ne fût pas celle de son enfant. Mais les cris impressionnants s'approchèrent de sa chambre et inondèrent la pièce lorsque la nurse ouvrit la porte. Le bébé remuant, hurleur était bel et bien le sien. Contrairement à la veille, où le petit Tal avait refusé son sein, il se précipita sur son sein et se mit à téter vigoureusement. Elle fut surprise par les contractions douloureuses qu'engendrait l'allaitement. Or, le soulagement de pouvoir calmer le petit était plus puissant que la souffrance physique.

Tal resta à ses côtés dès le premier jour: la famille, les amis honorèrent la mère et le fils de leur visite et de leurs cadeaux. Deux jours plus tard, peu avant midi, le téléphone retentit et une voix inconnue se présenta:

- Bonjour, ici Bernard Mottiez de l'Office d'Etat Civil, votre enfant vient d'être enregistré sous le prénom de Tal; or, nous ne pouvons pas accepter ce nom car il ne définit pas son sexe.
Ewel réagit avec étonnement:

- C'est très ennuyeux, c'est le seul prénom que mon mari et moi avons fini par retenir.
Elle n'allait tout de même pas lui expliquer les difficultés qu'ils avaient eues à trouver un nom.
- Vous devrez toutefois choisir un autre prénom ou alors en rajouter un deuxième qui permettra d'identifier le sexe de l'enfant, répéta le fonctionnaire.
- Mais comment? Mon mari n'est pas là et je ne peux pas improviser un nom pour mon enfant toute seule.

- Eh bien! Essayez de joindre votre mari et rappelez-moi au 703428 dès que vous aurez trouvé une solution.
Une solution, une solution … voilà typiquement une expression de bureaucrate!

Ewel se passa la main dans ses cheveux ébouriffés.
Elle regarda son petit dans le couffin transparent et soupira. Elle finit par composer le numéro de leur domicile et fut soulagée d'entendre la voix profonde de son mari qui la rassura aussitôt.

- Pas de problème, on lui rajoute le nom de David, Tal David, ça sonne bien, non?

C'est ainsi qu'après de longs mois d'hésitations, leur petit garçon reçut en quelques secondes le nom d'un grand et terrible roi biblique caractérisé par quatre qualificatifs: courageux, ambitieux, musical et tyrannique. Selon la tradition juive, un changement de nom peut entraîner un changement de destin. 


mercredi 2 décembre 2009





Je devrais être en train de corriger et de faire mes relevés d'absences... Pour aujourd'hui donc, quelques photos! Taltoul avec sa casquette en globe-trotter: en péniche sur le Canal de la Loire, aux USA et sur l'île de Santorin, une photo que j'aime particulièrement prise par Cricri.

mardi 1 décembre 2009

Chapitre deux

Début

Un sourire jovial illumina la face ronde du vieux gynécologue:
- Ça y est! J'ai le plaisir de vous annoncer que vous êtes bel et bien enceinte.
Ewel exprima sa joyeuse surprise, n'osant pas encore y croire:
- Vraiment? Vous en êtes sûr?
- Les analyses de sang sont formelles, il n'y a plus aucun doute. Vous êtes enceinte de quatre semaines déjà. Je vous en félicite.

A cet instant, elle se rendit compte que, jamais plus, elle ne serait la même. Jusqu'à ce jour, elle avait vécu sans véritable projet d'avenir sinon celui de finir ses études, d'assurer quelques remplacements dans différentes écoles et de planifier ses prochaines vacances. Jusque là, elle avait cherché à satisfaire ses besoins et envies, sans jamais pouvoir donner un sens à son existence. A présent, elle croyait posséder la réponse à ses interminables interrogations: elle serait mère, elle aurait un enfant, elle serait heureuse, définitivement!


Après avoir quitté le cabinet du médecin, elle chercha une cabine téléphonique pour annoncer l'excellente nouvelle à Yoav. A sa grande déception, il ne répondit pas, il avait dû momentanément s'absenter de son bureau. Elle décida de retourner à l'université à pieds et descendit la rue de Coutance d'un pas léger. Après avoir traversé le fleuve, elle tomba par hasard sur Sandro, leur ami tessinois et témoin de mariage. Elle se précipita dans ses bras et laissa libre cours à ses larmes de joie, indifférente à l'embarras du jeune homme.


A l'université, Ewel se rendit aussitôt à la bibliothèque du département de langue et littérature allemandes et annonça aux étudiants présents son nouvel état. Ils la scrutèrent d'un air sceptique: n'était-il pas trop tôt de le crier sur tous les toits? Elle demeura indifférente à leur jugement. Une jolie blonde du nom d'Andrea lui demanda:

- Quelle qualité vas-tu demander aux bonnes fées pour ton enfant?
- De la force! répondit-elle, sans hésiter.
- Ça alors, d'habitude, les gens demandent de la santé, de la beauté et de l'intelligence, pourquoi veux-tu qu'il soit fort?
- Parce que la force est la mère des autres qualités: si mon enfant est fort, il sera en bonne santé; s'il est fort, il se débrouillera dans la vie; enfin, s'il est fort, il résistera aux influences les plus diverses comme les sectes, la toxicomanie, la bêtise des êtres humains.
Andrea haussa les épaules, pas entièrement convaincue.
Au même endroit, quelques semaines plus tard, son amie Gisela apprit à Ewel qu'elle était également enceinte: son fils, Matthias deviendrait un fidèle ami de Tal.


Après avoir partagé l'heureuse nouvelle avec Yoav, ils se rendirent chez les parents d'Ewel. A sa grande déception, la réaction de son père fut très nuancée: il exprima sa crainte de voir l'enfant à naître envahir son temps libre, le priver de vacances. Probablement avait-il du mal à se considérer dès lors comme grand-père.


La grossesse d'Ewel évolua de manière harmonieuse sans la moindre difficulté. Au quatrième mois, elle entreprit même un voyage au Sahara planifié depuis de longues semaines et auquel elle ne voulut pas renoncer. C'est là, dans l'ombre d'un mausolée, qu'un homme en burnous l'observa attentivement et lui prédit la naissance prochaine d'un garçon. A son retour, la fin de ses études ne lui posa plus le moindre problème. En temps ordinaire, elle était prise de panique lors des examens. Désormais, les questions des professeurs lui paraissaient prévisibles, les réponses faciles à formuler. Même son mémoire de licence fut achevé avec une facilité déconcertante: l'enfant niché en son sein semblait l'aider à accomplir ses devoirs.


Au huitième mois, elle continua à faire des courses en montagnes avec Yoav, Sandro et d'autres amis et accepta encore un emploi temporaire. Au neuvième mois, elle avait grossi d'environ neuf kilos et, à l'exception de son énorme ventre dont elle n'était pas peu fière, son corps ne s'était pas vraiment modifié. Elle était en pleine forme.


Début septembre, elle retourna chez le gynécologue pour un des derniers contrôles. Après lui avoir fait entendre les battements de cœur de son fœtus, il l'examina. A la grande surprise d'Ewel, son toucher la meurtrit intérieurement. Avant qu'elle n'ait pu protester, le visage du gynécologue reprit son sourire triomphant:

- Ça y est! Avant la fin de la semaine, vous aurez accouché!
- Vous m'avez fait mal! murmura-t-elle.
- Oui, j'ai ramolli le col de l'utérus, à présent l'enfant ne devrait pas tarder.
Le soir, elle retrouva du sang dans son slip. Submergée par des émotions contradictoires, elle se blottit dans les bras de son mari.

- Je ne veux pas le perdre, Yoav! Je veux le garder bien au chaud en moi! Pourquoi doit-il venir dans ce monde imparfait, peuplé de gens stupides! Mon enfant vaut mieux que ça!
Consciente du ridicule de ses propos, elle se calma peu à peu. Sa réaction infantile lui rappela sa peur de l'avion: alors qu'elle parvenait à contrôler son agitation pendant le vol de croisière, elle appréhendait les manœuvres en vue de l'atterrissage. Elle changea de sujet:
- A présent, il faut vraiment qu'on lui choisisse un prénom!
Son mari poussa un soupir excédé. Depuis qu'ils avaient identifié le sexe de l'enfant aux ultrasons, elle avait réalisé des listes de prénoms qu'elle modifiait chaque jour. Elle lui demanda son avis, mais il ne s'enthousiasma jamais de ses propositions. Deux critères importaient à Yoav, que le nom soit hébreu et court pour ne pas être apocopé plus tard. Il accepta finalement de lire la dernière liste de sa femme et trancha:
- Tal, prenons le nom de Tal!
Elle lui sourit malicieusement:
- Tu te rends compte qu'en français Tal ne comporte qu'une syllabe. Un suffixe d'adjectifs comme brutal, fatal ou, pire létal!
- Et toi, tu es une incorrigible pessimiste! On le retrouve également dans vital, natal, mental et mieux, talentueux.
- Tu sais ce que Tal signifie en allemand?
- En hébreu, tu le prononces différemment, avec une voyelle courte, et on peut l'articuler sans problèmes dans toutes les langues que nous connaissons.
- Tu m'as convaincue: optons pour Tal! Ce sera notre Talisman.
Pensivement, elle caressa son énorme ventre. Tout comme personne ne choisit de naître, personne ne choisit son prénom au moment de venir au monde. Que penserait Tal de son nom? Elle ne le saurait jamais!